Crève la dalle

Sommaire

Chapitre 1: Blessure


1- Blessure


Bientôt je devrais parler à ces filles, et j’ignore encore quoi leur dire. Ce que je ressens, je ne saurais dire si c’est de la gratitude ou de la haine, alors comment expliquer ce trouble intense à celles qui auront tant de questions quand elles se réveilleront ?

Il y a des moments particuliers qui se frayent des chemins dans nos vies, et qui brouillent celui que l’on avait l’habitude de prendre chaque matin sans y réfléchir. Des moments qui nous forcent à changer de directions et qui nous entraînent sans qu’on ne puisse rien y faire dans un lieu nouveau, quand bien même celui-ci demeure le même. 

J'ai l’impression de sortir d’un long sommeil, et maintenant, devant mes invitées encore endormies, j’étire mes sentiments comme des muscles qui n’ont pas servi depuis longtemps. J’ai l’impression de sortir d’un long silence, et je suis terrifiée par le son qu’aura ma voix pour celles que j’ai appris à aimer. Pour me calmer, je regarde ces murs rouges que je connais par cœur  Le même restaurant qu’il y a quelques mois, le même espace saturé d’amertume, où je mangeais sans faim et sans plaisir malgré la beauté de la nourriture, est maintenant savoureux. Quelque chose est venue déstabiliser les murs de la Glycine Rouge, un mouvement qui s’est engouffré dans la salle et qui m’a emporté au fond de moi. Ce sont elles qui ont changé cet endroit, mais comment ont-elles pu faire ça ? Transformer l’odeur et l’atmosphère d’un lieu aussi profondément, en quelques mois ? Je ne comprenais pas ce qu’elles avaient changé, ce que je pensais de ce changement, et de la beauté de leur visages qui m’a tant surprise. 


Louise m’a toujours dit de chercher l’origine des sentiments qui me traversent pour essayer de les comprendre. Si je cherche le début de ce changement dans mes murs, il faut remonter, je pense, à la venue de Zineb. 


Elle est arrivée il y a 8 mois. C'était un jour d’orage, ceux de début mai qui sont encore frais et doux. Le bruit de la pluie sur les carreaux enveloppait l’odeur des glycines d’une moiteur envoutante. Zineb a débarqué comme ça, sans savoir où elle était, à ce lieu de rendez-vous qu’on lui avait donné. On lui avait dit  que c’était signe qu’elle avait gagné la confiance de Sofia, que peu de filles avaient été amenées dans cet endroit. Dans la voix de ses collègues, comme souvent quand il était question de leur patronne, il y avait un ton presque mystique, et Zineb en avait ressenti de la fierté. 


Le restaurant était calme, la maison dormait,  il y avait un peu de musique en fond et le bruit étouffé, comme fait le pinceau sur les cymbales dans un morceau de jazz, du balai que passait Louise. Un bazar de son à l’entrée. Zineb secouait la porte, cherchait le bon sens pour l’ouvrir, réveillait la maison en trébuchant sur la petite marche à l’entrée et débarquait dans le restaurant. 

-Bonjour ! Pardon pour la porte ! 

Elle fit quelques pas en tournant sur elle-même. Elle cherchait quelqu’un, ne la voyait pas. Elle était intimidée par l’élégance du lieu, son beau parquet de bois clair ciré, ses tables rondes aux plateaux de verre et aux supports nacrés. Elle regarda émerveillée, comme toute personne entrant dans la salle, le plafond de glycine qui répand une odeur capiteuse dans le restaurant. Cette particularité donnait son nom à cet établissement trois étoiles, et Zineb n’était pas très à l’aise dans ce décor. Elle s’ébroua pour dissiper son malaise et se mit à faire les vérifications habituelles qu’exige son travail. Elle commença à passer sa main derrière les banquettes et sous les tables, à regarder sous les lampes et à vérifier que la baie vitrée n’offrait pas de fenêtre de tir depuis l’immeuble d’en face. Alors qu’elle s'apprêtait à jeter un œil derrière le bar tomba sur son épaule comme un pétale la voix rassurante de Louise qui sortait de la cuisine. 

  • Bonjour ?

  • Bonjour, pardon ! 

  •  Tu cherches Sofia ? Tu es Zineb non ? Elle m’a dit que tu viendrais. 


La phrase de Louise était gentille. Elle cherchait à désamorcer la gêne qui battait au ventre de Zineb. Celle-ci soupira de soulagement, et sa voix s’éclaira. 


  • Exactement. Mais je crois que je suis en avance. En fait je suis super en avance. 


Elle se gratta la tête, gênée d’être avec une inconnue. 


  • C’est pas grave du tout.  Tu veux un café ? Assieds-toi. 

  • Je peux l’avoir décaféiné ? Sinon c’est trop fort. 


Louise se retint de rire. On aurait dit que Zineb avait oublié comme ses pas sur le sol disaient à quel point elle est grande et forte, et qu’un café ne lui ferait surement pas grand chose. Mais dans sa voix, quoi qu’elle fasse pour la durcir, on sent toujours sa douceur, et on devine qu’elle est fragile. Tout ça n’échapait pas aux yeux calmes de Louise, mais pour l’instant elle se retenait de l’envelopper dans ses habituels gestes rassurants. Elle maintenait cette frontière entre elle et les autres, le comptoir épais et verni qui la sépare de ses clients. 

Zineb est restée debout sans savoir quoi faire, jusqu’à ce que Louise lui montre le tabouret devant le bar. Elle s’assit, maladroitement. Un petit silence s’est installé, le temps que Louise lui rapporte son déca, et l’interroge. 

  • Tu travaille pour Sofia alors. Ça fait longtemps que tu as commencé ?

  • Oui ! Ça fait quelques mois ! 

Il y avait un enthousiasme incroyable dans sa voix. Sofia sait se faire aimer de ses employées. Parfois jusqu’au fanatisme, et c’est exactement ce qu’il faut, dans le milieu où elle trempe. Elle possède un charme qui fonctionne moins bien sur les hommes, où alors qu’elle ne daigne pas utiliser sur eux, et s’entoure de ces filles aux voix ferventes qui se prendraient une balle avec joie juste pour lui éviter de devoir porter un gilet en kevlar qui cacherait sa poitrine. 


Le téléphone vert émeraude posé sur le comptoir se mit à sonner brusquement. Louise décrocha, puis passa le combiné à Zineb. Au téléphone une voix aiguë qui dit : 


  • Elle arrive ! Va l'attendre devant !

Zineb se leva brusquement, manqua de renverser son tabouret, cria presque d’une voix rendue tremblante par l’anxiété : 

  • Elle est déjà là ?! Je me dépêche, j’arrive, j’arrive ! 


Elle sortit avec fracas. Louise raccrocha le combiné, prit la tasse de café et la mit dans l’évier. Un bruit à la porte fenêtre. C’était Sofia qui toquait vigoureusement sur le verre. Louise alla lui ouvrir et Sofia glissa son corps sec dans l’ouverture. 

  • Alors c’est bon t’es de retour ? 

La voix de Sofia est à son image, toujours sèche malgré l’affection qui s’y cache pour cette fille rondelette qu’elle connaît depuis des années. Une voix habituée à donner des ordres, qui ne fait pas dans la dentelle, qui va direct, comme une flèche, dans le cœur de son interlocutrice et la soumet à sa volonté. Une voix d’assurance, sans tremblement, sans failles. Que l’on sait à quel point elle pourrait devenir dure, terrible, si on se refuse à son charisme. On entend sa férocité, la rage qui peut à chaque instant crever son sourire. Sa violence, que Louise appréciait, et à laquelle elle répondait toujours en souriant. 

-J’étais partie que deux jours, pourquoi tout le monde dit ça comme si je revenais de vacances.

  •  C’est que ta cuisine nous manquait Louise. D’ailleurs…

  • J’ai déjà préparé ton plat, tu peux t'asseoir. Je crois que Zineb est sortie te chercher.

  • Bah. Elle va revenir bientôt.

Sofia se frotta les mains et s'assit au comptoir. Louise s’engouffra dans la cuisine. Sofia en criant lui dit : 

  • C'était comment la campagne ? 

  • Quoi ?

  • J’ai dit, c'était comment la campagne?  

  • Trop vert ! 


Louise posa son assiette devant Sofia. 


  • Tiens, c’est le menu d’été, magret braisé, coulis d'artichaut et sauté de poivrons au sang. 

Sofia sourit en regardant son assiette. Elle a reniflé un coup vers la cuisine. 

  • C’est ça qui sent bizarre ?

  • Non non je me fais une carbonara pour plus tard. 

  • Ils sentent bizarrement tes lardons. 

Le regard étrange qu’elles échangèrent résonna entre les lattes du parquet. Le bruit de la mousse dans le verre de bière que lui servit Louise brisa le silence. 

  • C’est que je les ai fait fumer au pin, c’est un test. Pour un futur plat de la carte.

  • Ouais ça doit être ça. 


Sofia prit une bouchée, poussa un soupir amoureux, et reprit: 


  • Quand tu était partie, je sais pas pourquoi, j’ai repensé à quand on s’est rencontré. Ca m’a fait pensé qu’on en a jamais discuté. Je t’avais trouvé intéressante, tu sais pourquoi ? 

  • Non pourquoi ? 

  • C’était tes yeux, ce flou qu’il y flotte toujours quand tu pense. C’est comme une odeur qui t’entoure, et que tu aura beau dissimulé sous le parfum de ton calme, je la sentirai toujours. Bien sur maintenant je connais ton secret, mais à ce moment là, tu marchais sur mon territoire, t’était une inconnue qui sentait le danger. Je t’ai suivi jusqu'à ce restaurant où tu n’étais qu’une simple serveuse. Quand tu m’a apporté mon repas, j’ai compris d'où venait l’odeur. 


Louise ne parlait pas, elle essuyait la tasse de café de Zineb. Ses gestes n’étaient pas nerveux, elle savait qu’elle était, avec Sofia, en amie. 


  • Ça venais de ton poignet non ? Je me suis souvenu de ça quand tu étais partie. Que de ça, tu ne m’a jamais parlé, malgré tout ce qu’on a fait ensemble par la suite. C’est que tu es discrète. On t’oublierai presque des fois, c’est même pour ça que j’ai décidé de travailler avec toi. Voilà, j’ai repensé à cette odeur de sang que j'étais la seule à sentir, et qui coulait de ton poignet.


 Elle fit balancer sa chaise vers l’avant pour se pencher sur le comptoir, saisit la main de Louise brusquement. Elle tira sa manche.


-Sofia vous êtes là !


Les gros muscles de Zineb traversèrent l’espace du restaurant en quelques instant, les joues rouges, la panique dans sa voix tremblante. La chaise de Sofia se reposa à nouveau sur le parquet et Louise réajusta sa chemise. Zineb se justifia.


  • On m’a dit de vous attendre dehors ! J’ai procédé aux vérifications, tout est sécurisé et…

  • Assieds toi je mange. Je suis chez moi ici, va, tu peux te détendre, je risque rien. C’est mon restaurant.


Zineb calma sa respiration, sa panique et l’humidité de ses yeux avant de s'asseoir à la place que Sofia lui indiqua, juste à côté d’elle. Les tabourets, trop serrés, firent leur bras musclés se caresser. Zineb rougit et manqua de tomber en décalant son siège. Sa silhouette massive et celle, sèche, de Sofia, creusaient des ombres nouvelles sur le sol du restaurant. Louise, de l’autre côté du bar, attentive au bien-être de ses deux clientes, leur servit des verres d’eau.


  • Me regarde pas manger. Personne va me sauter dessus. Là, repose toi. Fais lui un truc Louise.

  • C’est déjà en route.

  • Je préfère ne pas manger quand je suis en service. Ca me ramolli…

  • T’es pas en service là, détends-toi par pitié.


Louise rapporta un gros burger dans une assiette ronde avec une montagne de frite et un océan d’une sauce rouge. Ses burgers, ça faisait comme un paysage, les calanques de Marseille au coucher de soleil. Zineb n’avait jamais vu ça. Elle fit tourner son assiette entre ses gros doigts pour la regarder sous tous ses angles. Le plat de Sofia était bien épicé et elle enleva sa chemise. La lanière de cuir de son holster sur son débardeur noir rehaussait sa fine poitrine. Zineb rougi et desserra sa cravate. En regardant l’assiette de Zineb, Sofia dit: 

  • Ça à l’air bon ton truc là.

Zineb sursauta, la bouche pleine, le burger entre ses mains dégoulinant sur ses frites. 

  • Je peux te prendre un bout ? Louise donne-lui un peu de magret en échange.


Louise s’exécuta, partit en cuisine, pendant que Zineb s'efforçait de découper un morceau élégant du burger de ses grosses mains maladroites, une tâche impossible qui lui mit les larmes aux yeux. 

  • Laisse ça, va. J’suis pas une duchesse, j’vais pas manger un burger à la fourchette.


Sofia prit à pleine main le burger ruisselant. Un grand sourire sur son visage, puis, la bouche pleine, elle le reposa dans l’assiette de Zineb avec un geste de la main pour qu’elle reprenne son repas. Zineb rougit encore. Elle pensa à la salive que Sofia avait dû laisser sur les bordures du pain. Un baiser indirect avec sa boss. Avec Sofia. Jamais elle ne pourrait. En pleine confusion Zineb avait chaud, pourtant il faisait encore doux, comme le bruit de la pluie sur les carreaux. Elle regardait son assiette d’un air éperdu mais elle ne pouvait pas refuser de continuer à manger, ça aurait été insultant. Elle desserra encore sa cravate, s'emmêla les mains avec le nœud. Elle embrassa l’idée. Elle n’avait pas le choix de toute manière. Elle prit dans ses mains le burger chaud et humide et ses dents creusèrent dans la chair la marque de son désir. Elle se mit à engloutir le burger, le visage rouge, sans prendre presque le temps de respirer. Sofia rigola

  • C’est bien c’est bien, t’avais faim finalement. Mange, Zineb. Louise, donne des frites. C’est bien ton sauté de poivrons mais j’ai vraiment faim maintenant.


 Elles mangèrent ensemble, dans l’odeur du foin que le restaurant sentit pour la première fois et celle, étrange, des lardons fumés. 


Sofia regarda par la fenêtre l’orage et dit en souriant: 

  • On en voit pas souvent en ville, des éclairs comme ça, violet comme de la confiture. 

En tournant la tête avidement pour suivre le geste de Sofia, les grosses mains de Zineb renversèrent son verre de bière. Un fleuve mousseux s’écoula lascivement sur le comptoir, éclaboussant la chemise de Louise. Rouge et échevelée, Zineb se précipita pour essuyer la tache, attrapa un torchon et d’un geste vif, remonta la chemise de Louise jusqu’au coude.

Une blessure étincelante se soumit à leurs yeux. Les bords dentelés d’une morsure terrifiante creusaient un vide dans le bras de Louise. Cette absence de la chair ternit les yeux de Sofia, et fit se détourner ceux de Zineb. Une angoisse étrange sembla naître de cette blessure, qui envahit la salle. Louise s’enfuit dans la cuisine. Un silence passa, que ni Sofia ni Zineb n’osèrent rompre. Puis elle revint, et comme si de rien n’était, et se remis à éponger le comptoir. Pour dissiper la gêne et signifier que le sujet était clos, si possible pour toujours, elle changea de sujet.

-Tu es de quel coin toi Zineb ? T’es pas de la ville non ? Ça se sent.

Zineb se dit, avec tristesse,  que son odeur de foin l’avait trahi, mais c’était davantage sa politesse de campagnarde qui poussait Louise à poser cette question

  • Je viens de Loir-et-Cher oui. J’ai grandi dans une ferme. Adoptée.

  • Ben ici t’es pas adoptée, t’es chez toi. Alors pas la peine de t’excuser à tout bout d’champs. Tu bosses pour moi depuis quelques mois déjà, et tu nous parles comme si c'était ton premier jour. Laisse tomber les politesses.

Sofia avait étalé sa phrase avec rudesse. Zineb se recroquevilla sur sa chaise. 

  • T’en fais pas va, c’est mignon comme tout, mais je sais que t’en as sous le capot maintenant. Pas la peine de faire des chichi. Tu peux même me tutoyer !

  • Je suis désolée Sofia, j’en serais incapable. J’espère que ce n’est pas un trop gros problème ? 

Sa voix était remplie à ras-bord d’une détresse qui fit éclater de rire Louise et Sofia, et Zineb finit par se détendre. L’après-midi se poursuivit dans le calme qui suit l’orage, et elles ne reparlèrent jamais de la blessure de Louise. Cet épisode du burger avait fait naître au cœur de Zineb une épine qui la troubla de manière croissante aux fil des mois qui suivirent, qui lui faisait se rappeler ces années à penser qu’elle ne valait rien, qu’elle n'avait le droit à rien, parce qu’elle était perverse et malsaine. Ces années dans un village qui ne serait jamais le sien, à cacher sa féminité étrange et masculine qui clochait pour une fille des champs pas encore née. 

Chapitre 2 : Problème de rat


2- Problème de rat


L’arrivée en mars de Zineb avait été la petite étincelle qui alluma ces sentiments étranges en moi. C’est au mois de juin que j’ai senti la chaleur de la flamme grimper dans mon cœur.  Si j’y réfléchis aujourd’hui, je pense que sur le moment je savais qu'à cette flamme je me brûlerais un jour, et pourtant je n’ai pas pu m’en détourner. Ce qui se jouait depuis trois mois entre Sofia, Zineb et Louise me fascinait. C’était au mois de juin donc, le matin où l’équilibre de ce monde feutré de la Glycine Rouge a été définitivement bouleversé. Zineb était arrivée en avance comme à son habitude, avec sur son visage un air accablé qui annonçait toujours ses discussions avec Louise. 



  • C’est la fin du monde, dès que je la regarde. 


Louise la regarda avec compassion. Elle se désolait de voir être si désemparée cette fille dont Sofia lui parlait, presque avec admiration - ce qui était tellement rare chez elle - et dont elle vantait les talents de garde du corps hors du commun. 


  • Sofia je veux dire. Hier alors qu’on faisait une descente vraiment risquée, j’ai perdu ma concentration, et elle a failli être blessée. Je l’ai quitté du regard. Au pire moment. J’ai cru entendre…Je sais pas. Elle réfléchi un instant, l’air de chercher le fil de son angoisse. J’ai grandi près d’une gare tu vois, et je crois entendre… Je crois entendre le bruit du train quand je la regarde. C’était une gare de campagne et j’étais clouée au sol, à la terre, à la ferme. Je regardais les trains comme une vache fatiguée. Ce matin quand j’attendais le métro pour la retrouver je pensais à ça, je pensais à ça et je me suis dis “pourquoi j’ai envie de mourir comme à cette époque”, alors qu’elle me laisse être près d’elle. Je pense peut-être à cause de la chaleur. Tu vois la ligne 6 elle a cette odeur de paille en fond du rail, et ma sueur à l'odeur du foin, alors peut-être avec cette chaleur je me retrouve à nouveau dans le champ pour la moisson. Je pensais qu’avec les oestro l’odeur de ma sueur changerait, une fille m’avait dit que ça pouvait faire ça, mais non. Je suis piégée dans ce foin et quand je suis sortie du métro je sentais comme les champs mouillés de mon village un jour de pluie. Quand j’avais pris ce train pour partir de la campagne, j’étais certaine d’en avoir fini, avec cette angoisse, avec cette faiblesse. Quand j’ai rencontré Sofia j’ai compris mon rôle, ma force, mon utilité. Elle m’a offert ça, et c’était le cadeau le plus précieux que j’ai reçu. Je le portais comme une amulette, et voila, j’ai l’impression de l’avoir perdue. D’avoir brisé quelque chose qui me protégeait de ces souvenirs. Je la vois, sèche dure forte, le regard comme du bitume et je me ramollis comme une chaussée défoncée un jour de canicule. Je me dis que j’ai rien à faire là. J’ai pleuré dans le métro en me disant qu’elle devait connaître malgré elle l’odeur de mon foin. Mon odeur de sueur.


Zineb soupira avec une telle fatigue que Louise se tourna pour lui faire un café, sans qu’elle cessât de l’écouter. La grosse machine vrombit. Zineb se mit à bouger nerveusement sur son tabouret, manquant de le faire tomber.


  • Tu vois le bruit qui fait vibrer le sol, le bruit du train. C’est ça que je ressens quand je suis à côté d’elle.

 Dans sa voix on sentait qu’elle avait rougit. Louise posa le café sur le comptoir de bois qui les séparait. 

  • Pardon je sais pas pourquoi je te dis ça. En fait j’aimerais juste que ça reste comme ça. Que je reste juste à la protéger. Quand j’ai pris le train pour partir de la campagne, c'était le bruit de la fin du monde pour moi, et pourtant c’est ce qui m’a changé. Je me suis mise entre les deux wagons là où on peut faire des appels et fumer une cigarette. Pourquoi aujourd’hui quand je l’entend, il me déstabilise autant ? 

- Peut-être parce que tu changes encore. Tu le vois comme un désastre, parce que tu es déstabilisée, oui c’est vrai. Mais ça ne veut pas dire que c’est mauvais. Tu a l’impression d’une régression, mais moi, je crois que tu découvres quelque chose de nouveau. Zineb la regarda sans paraître comprendre. L’amour, Zineb ! C’est pas une mauvaise chose !  

- Mais ça me rend incompétente…

- Parce que tu as peur. Mais au contraire, c’est ce qui te fera la protéger au mieux. Il faut juste que tu arrête d’avoir peur. Réfléchis, à chaque fois que ce bruit du train t’a frappé, tu as grandis, et tu as ressenti de la joie, de la fierté. C’est exactement la même chose. 

Zineb réfléchit longuement. Cela dura si longtemps que Louise se dit qu’elle ne sortirait jamais de ce silence, et elle en fut un peu nerveuse. Mais soudain elle parla, sa voix solidement ancrée dans une nouvelle résolution.

  • Tu as raison. Merci Louise. Il va me falloir du temps, mais je pense que tu as raison. 


Après la discussion, pour que Zineb se change les idées, Louise avait décidé de lui faire faire le tour du restaurant, un privilège rare qui avait rendu fière Zineb. Louise lui expliqua qu’avant, cet endroit était un de ces petits théâtres mineurs qui avaient disparu petit à petit des rues de Paris au fil des années 70. Derrière la grande salle au plafond haut, on avait aménagé une cuisine, que Zineb espérait enfin découvrir, mais Louise lui dit de ne pas rêver. Elle l’emmena plutôt vers un petit escalier de fer forgé en colimaçon qui descendait dans les entrailles du restaurant. Il y avait là une petite salle de pause, avec un grand canapé, une petite table et une lampe sur pieds éclairait d’une chaude lumière la moquette rouge qui étouffait leurs pas. A gauche de l’escalier, Louise la fit rentrer dans une petite chambre d’amie, et lui montra la deuxième porte qui était celle de sa chambre. Pour Zineb c’était absolument magique, de trouver cet endroit. C’était un rêve qu’elle avait déjà fait en s’endormant dans la minuscule chambre de bonne qu’elle occupait dans une immeuble minable de Pigalle, qu’en ouvrant son placard elle se rendait compte qu’une immense pièce se cachait derrière un faux fond. 


Elles sont remontées et Sofia est arrivée. Elles se sont saluées affectueusement. Le visage de Zineb s’est couvert d’un vernis de sérénité, et elles ont commencé à travailler, en silence, sur la table en fer forgé de la petite cour du restaurant. Elles firent les comptes, dans les vapeurs douces des cigarettes que Zineb et Sofia fumaient, en respirant l’odeur des glycines.


-Bon, on a bien bossé. Zineb, t’es libre maintenant, ta journée est finie. Tu m’excuse, je dois discuter avec Louise un peu.

- Sofia vous restez ? Je pensais que…

Elle était déjà près de la porte de la cuisine, indifférente au trouble de Zineb qui s’attendait à ce que Sofia parte comme tous les soirs, et rejoigne le lieu inconnu où elle dormait et qu’elle gardait dissimulé même de ses gardes du corps de confiance. D’un geste Sofia fit Louise la suivre dans la pièce défendue. La cuisine semblait revêtir un caractère sacré, autant pour Louise que pour Sofia, et Zineb n’avait jamais eu le droit d’y rentrer. 

Elle finit son verre, dépitée. Peut-être le goût d’un peu de jalousie rendit amère sa limonade. Le bipeur qu’elle avait à la ceinture fit un petit son, et elle se leva brusquement. Son pas anxieux fit trembler le sol et sa voix alors qu’elle murmura pour elle même, comme une prière :  

-Non, non, ne vient pas, ne vient pas…

La porte se referma sur sa panique. Le bruit de la cuisine couvrit la discussion des vieilles amies. Le son est un ami traître, qui choisit ce qu’il veut dévoiler. On peut sentir, en écoutant bien les nœuds de sa voix, si une personne a pleuré le matin en se levant, écrasée par la dépression qu’elle cache, mais un vulgaire lave-vaisselle interdit l’accès aux discussions les plus nécessaires à la compréhension de ce qui se trame ici. On reste dans l’inconnue, dans le bruit des oiseaux et des voitures qui caressent les vitres du restaurant depuis la cour. La porte d’entrée s’est ouverte et a claqué en se refermant. Les pas de Zineb, bruyants, ne cachaient pas ceux d’une inconnue dont les talons frappaient le sol énergiquement. Louise, au même moment, est ressorti de la cuisine en criant : 

- Je te laisse vérifier que tout est là. 


- C’est super chic ici, je croyais qu’on allait juste boire un verre moi, je me serais habillée mieux que ça ! 

La voix travaillée d’une inconnue, faussement nonchalante, et le bijou qui tintait à son cou faisaient mentir sa déclaration, et elle s'est avancée dans la salle de la démarche un peu vacillante de ceux qui lèvent les yeux au plafond, fascinée par les fleurs qui le tapissent


-Mais viens s’il te plait on va autre part, je t’ai dis qu’il fallait qu’on fasse autrement…


Les paroles désespérées de Zineb répondaient à son amie, en pure perte, et disaient tout de leur relation. Son amie encombrante, jolie et extravagante, celle que toutes les filles timides gardent près d’elle, celle dont elles écoutent les larmes après une énième crime amoureux, celles qu’elle réconfortent d’un câlin moelleux et qu’elles font dormir contre elle. Celles qui cherchent la sécurité d’une butch qui les aiment mieux en tant qu’amie que personne d’autres en tant qu’amour. L’inconnue répondit avec un ton sulfureux : 

  • Mais non, je suis sûre que tu t'embêtes pour rien ma belle. Tiens je vais demander si tu veux.

  • Non attends ! Je vais voir.

Avec un sourire gentil, Louise l'accueilla.

  • Y’a aucun souci si vous voulez rester. 

  • Ah. Ah bon ? En fait je pensais que.. Je voulais l'emmener manger ici ce soir mais si Sofia reste je sais pas je veux pas déranger surtout pas déranger…

  • Sofia ne t’a pas dit ? Le restaurant n’ouvre que quelques soirs par mois, ça fait partie de notre spécificité. C’est très select. Mais ça ne veux pas dire que vous ne pouvez pas manger ici, je vais vous préparer quelque chose. Vous voulez boire quelque chose en attendant ? 

  • Une carafe de rouge je vous prie. 

L’inconnue voulait faire dame de la haute, boire dans une vaisselle élégante. Elle n’avait pas peur d’être à la merci d’une bouteille trop chère. Elle avait de l’argent mais n’y connaissait rien en vin. Elle se sentait dans son élément, savais que paraître “de la haute” ne tient qu'à l'assurance qu’on affiche, qu’à l’impolitesse que l’on revendique, et qui de toute manière semblait au cœur de son caractère. Elle s’assit en plissant sa robe dans une des banquettes au cuir vert qui longeaient les murs autour de la porte-fenêtre. Zineb chercha à contrôler, avec beaucoup de mal, la confusion qui s’étalait dans sa voix, et reprit. 


  • Je te présente Mélia. Encore désolée…

  • Puisque je te dis que c’est avec plaisir.

  • Est-ce que..est-ce que Sofia est encore dans le coin ? 

  • Ouais, elle devrait ressortir elle finit un truc dans la réserve.

  • Je vais mourir de honte….


Mélia entrouvrit la baie vitrée dans un grincement, et sans gêne sortit une cigarette d’un étui métallique. Elle prit dans sa poche son briquet, et le regard de Louise se braqua sur elle. Un son en deux temps, le premier presque silencieux, du métal doré qui se tend pour s’ouvrir, et le second, orgueilleux et élégant, de la roue qui frotte la pierre avec douceur. Un briquet Dupont laqué de rouge, prétentieux et distingué. Le regard de Louise se teinta de l’ombre bleu de son inquiétude, pendant que Mélia commençait à fumer dans l’ouverture qui laissait entrer l’odeur de la pluie. Elle cria, plaintive


  • Me laisse pas toute seule Zineb, revient ! 

Avec un regard désespéré à Louise, Zineb parcouru à petit pas nerveux la salle pour s'asseoir lourdement à côté de Mélia. Elles se sont mises à discuter, d’abord de la carafe en porcelaine blanche et aux fleurs violette qu’avait rapportée Louise, puis Mélia commença à raconter une de ses histoires rocambolesques avec un ancien amant cul de jatte. Zineb finit par se dérider, et on découvrit son rire, un grand rire bruyant et sincère qui perdait peu à peu sa retenue. Louise, médusée, l’entendit proférer des blagues d’une vulgarité surprenantes, et dans son phrasé ressortait son accent paysan. Enfin Mélia chuchota à son oreille. On sentit alors, dans sa voix, comme se dessiner le motif d’une usure, celui d’un tissu qu’on a trop frotté et lessivé, qui tache de rouge la pâleur de la peau de Mélia. Une voix de secret, mais d’un secret de sang, de crime. Une voix étrange, chuintante, qui s’entend souvent dans ce restaurant lorsqu’il est fermé au public. Louise aussi perçu ce phénomène, et le battement de son pied au sol signifia son inquiétude.  

Soudain, un grand bruit s’échappa de la réserve. 

-T'a un sacré problème de rat Louise !

La voix forte de Sofia se rapprochait de la salle.

- Des rats ici ? La voix offusquée de Mélia fut couverte par le bruit des pas, anormalement lourds, de Sofia. 

- Regarde-moi ce que j’ai trouvé !

 Elle portait à bout de bras le corps maigrelet et s’agitant d’une jeune fille échevelée.

-Lâche moi la coucourde ! Lâche moi putain, et puis jsuis pas un rat ! Un rat je t’en foutrais d’un rat moi ! Regarde moi bien fada dis moi qu’chui pas un beau brin de fille, regarde moi et dit encore que je suis un rat j'te pète à la gueule vieille pute ! 

Le flot d’insulte crié d’une voix de pédale oestrogénée avec un fort accent marseillais fit s’écquarquillé les yeux des quatre filles. 

- Qu’est ce que c’est encore cette affaire? 

Louise cherchait à montrer son mécontentement sans réussir à cacher le rire qui voilait sa gorge et tirait sur ses joues. Sofia, un grand sourire au lèvre, lâcha du haut de son mètre 90 la fille au milieu de la salle, puis claqua ses mains, comme pour se les épousseter. Mélia mit théâtralement sa main devant sa bouche en regardant les muscles de Sofia, Zineb d’un coup d'œil expert, vit que la petite ne serait pas un danger, et se leva pour se placer derrière sa patronne. Louise passa de l’autre côté de son bar, les mains sur les hanches. Toutes regardèrent le petit rat, qui continuait à couiner ses insultes, se relever en gémissant. 

-J’vais te casser le nez tu vas voir j'te jure, j'vais t’enculer à sec avec une branche de bois tu vas voir tu crois que je peux pas te prendre j'm'en suis fait des tas des comme toi des bofi avec des cheveux gras tu vas voir j'vais te péter à la gueule. 

 - On dit “j'vais te péter la gueule”, petite. 

A cette remarque hilare de Sofia, le flot s’arrêta, le visage de la teigne rougit.

- Ouais ben ouais je sais d’abord j’voulais pas dire ça c’est tout voila. 

Sa voix bredouillait, elle se calmait en voyant les trois paires de gros bras qui l'entouraient. Le rire étonnamment gras qui échappa à Mélia fit écho à l’hilarité des trois filles.  

- Bon euh. Par où commencer. Louise se gratta la tête, elle voulait reprendre son sérieux, échoua. Qu’est ce que tu fous dans mon resto toi ?

- Qui t’envoie ? 

Sofia, elle, décida de garder son sourire féroce. 

-Pour qui tu te prends à insulter la patronne ? P’tite conne j'vais te faire passer le goût de parler comme ça tu vas voir ! 

Zineb ne rigolait pas du tout, elle s’échauffait même, et Sofia fut obligée de mettre la main sur son bras pour la calmer. La voix de Zineb fondit au contact de cette main posée doucement sur sa peau et la fin de sa phrase ne fut qu’un murmure.

-J’men fous je vous dirais rien bande de... Bande de conne ! Voila bande de…

Sa voix s'éteignit à la vue des canines de Sofia et de ses phalanges de boxeuse, élimé comme la toile beige d’un pantalon de marin.

-J’crois que tu saisis mal où t’es tombée, petite. 

Le sourire de Sofia s’élargit. Elle faisait peur comme ça. On se dit que des gens ont dû finir leur vie avec cette seule image, celle des canines sépia de Sofia.  

-Alors, qu'est ce tu fous la ?

La petite se mit à mouliner, embarrassée. 

-En fait c’est que j’avais faim alors voilà quoi. Mais aussi c’est plein de super bouffe ici alors pff franchement c’est pas un saucisson ou deux qui va manquer on va pas en faire toute une histoire quoi. 

- C’est vrai qu’elle a pas l’air bien lourde. 

La voix de Louise s’est adouci. Celle-là, elle ne peut pas en vouloir à quelqu'un qui a faim. On sentait que ça l’angoissait, les côtes nue de la gamine. Ragaillardie par sa compassion, celle-ci repris un peu de constance.

-Et puis je cherche un boulot aussi, alors là je sais tout faire c’est bien simple, demandez moi n'importe quoi j’le fais en moins de deux et parfaitement en plus, c’est simple Nina, c’est l’employée du mois ! Aussi, aussi, j’ai pas de chez moi voila mais bon on va pas en faire toute une histoire. 

-J’te coupe là, petite, on fait pas dans la charité ici. T’es au mauvais endroit au mauvais moment et avec ça, t’a la langue bien pendue. Louise, tu veux en faire quoi ?

Louise est perdue, parce que elle, quand y’a de la faim, elle est  bien capable de faire dans la charité.

-Oh que non Louise, oh que non. Je te vois venir gros comme une maison.

Sofia avait l’air mauvais, mais une goutte de sympathie se glissa au coin de sa voix. 

-J’ai rien entendu alors là j'vous jure, j’ai bien vu que vous étiez en train de discuter, mais moi j’n’en avais cure, j’étais au paradis du saucisson alors j’ai tiré mon anguille du jeu et je me suis goinfrée voila. Rien entendu promis juré, bonne employée, j’ai même mon cévé sur moi. 

Elle commença à fouiller les poches de son imper, fit tomber des tickets à gratter, des clopes entamée et de la poussière de tabac, se pencha pour le mégot, jeta un oeil à Mélia qui ricanait sa clope à la main, sortit son briquet alluma son mégot et entrepris de ramasser ses miettes de tabac en faisant avec ses mains sur le parquet comme une petite balayette. Elle rengaina son paquet.

-J’ai pas trouvé mon cévé. 

Louise, Sofia et Mélia éclatèrent de rire, et avec un temps de retard, Zineb aussi. La tension disparu d’un coup. 

-Bon Louise, va nous faire à manger, steak frite tout simple rapidos et puis on va démêler cette affaire.

 Louise parti dans la cuisine. Sofia sortit son paquet de cigarette et en tendit une toute neuve à Nina, qui se jeta dessus, affamée. Elle en prit une pour elle, s’approcha de la porte-fenêtre et l’alluma. Un son en un temps, un automatique qui fait un bruit sec et modeste, fonctionnel. Un briquet IMCO, d’acier nickelé, ancien et robuste. Tout Sofia en un seul son. Elle a fumé avec aux lèvres un sourire pour cette jeune idiote qui dévorait l’assiette de frites que Louise lui avait apportée, puis elle se détourna de Nina, et sembla remarquer Mélia qui la dévorait du regard. 

-Bon et c’est qui cette fille là aussi ? Décidément c’est le bordel ce soir. 

-C’est une amie à moi patronne mais si vous voulez on peut partir.

 Zineb avec une toute petite voix, cherchait à recroqueviller son corps massif, sans succès et son embarras s’était réveillé, comme en retard pour le travail.

-Mais non si c’est une amie à toi, c’est très bien. T’es chez toi ici, Louise a dû te le dire. 

-Merci de m'accueillir. A qui ai-je l’honneur ? 

Mélia était devenu très raisonnable, à cause du joli visage de Sofia qui s'était tournée vers elle. Sofia rigola et dit : 

-Moi c’est Sofia et je suis la propriétaire de cet établissement - puis à Zineb avec un sourire- très polie ton amie.




Voilà les circonstances surprenantes dans lesquelles ce joyeux groupe s'est formé. Un mélange de coïncidence, de maladresse, et de simple bêtise. Maintenant que nous avons presque tous nos personnages, il est possible de sentir comme un frisson les prémisses de notre trouble et sa nature. C’est ce souvenir impalpable qui prend les couleurs du rêve, ce crime innocent lorsqu’on a appris à aimer, qui nous saisit à la gorge et nous  détourne de notre chemin. Pour Zineb, c’est le goût gras et sucré des oignons caramélisé qui la ramène constamment à la honte d’aimer Sofia. Mais elle continuera de commander à Louise son burger lorsqu’elle passera au restaurant. Louise portera sur ses épaules le poids des émotions passées qu’ont réveillées les côtes nues sous le crop-top de Nina. Mélia aura toujours son cœur remué par l’étrange odeur du restaurant et les regards mystérieux que Louise et Sofia déposèrent ce soir-là sur ses pupilles injectées de sang. La peur d’avoir été reconnue. Sofia, elle, restera imperturbable, ou plutôt, pour qui la connaît, secrètement heureuse de cette compagnie sororale à laquelle elle s’était toujours refusée. Dans le méandre des voix étouffées par l’épais parquet du restaurant on pouvait saisir tous ces secrets comme des grains de sable. Au fil des mois, tous les mouvements, les mots et les gestes de ces filles qui deviendront amies par la force des choses faisaient se déposer sur le parquet de Rouge Glycine des odeurs, des poussières et des traces de pas que je dois saisir pour comprendre ce qui a pu faire bifurquer mon chemin.

Chapitre 3 : Un prix assourdissant


3- Un prix assourdissant


Quelques jours après l’arrivée de Nina, Rouge Glycine ouvrait, comme chaque dimanche soir, ses cinq tables à une clientèle très select. Comme Nina avait proposé ses services, et que le regard de Louise fondait devant elle, il avait été décidé qu’elle serait formée au service du repas. D’ordinaire, Louise assurait elle-même la cuisine, le service et l’accueil des clients. Ce soir, Nina l’observerait. Sofia s’était d’abord opposé, plus par principe qu’autre chose, à ce changement dans l’organisation du restaurant, mais dès l’ouverture de Rouge Glycine, il avait été décidé que Louise aurait le dernier mot sur tout ce qui concerne la restauration en elle-même, et Sofia avait dû s’incliner. Cette après-midi donc, une douce agitation saisissait les murs roses pâle de la grande salle, tandis que Louise dressait les tables, récurait le sol, s’affairait en cuisine, tout en expliquant à Nina : 


  • L’image du restaurant compte encore plus que tout le reste. La salle doit être parfaitement propre et organisée de la même manière à chaque ouverture. Notre clientèle est chic, le menu est hors de prix, et le nombre de places est très limité. C’est d’ailleurs ce qui leur plaît, plus que la nourriture en elle-même je pense, ce sentiment de pénétrer au cœur d’un secret, que seuls quelques élus ont le loisir de fréquenter. Comme tu peux l’imaginer, ce ne sont pas nécessairement des personnes très appréciables. En tant que cheffe, je suis suffisamment respectée pour ne pas trop en souffrir, surtout que comme la place est chère, on risque de plus être invitée si on se montre désagréable. J’espère que ça suffira à te protéger un peu lorsque tu t’occupera du service. Ce soir tu m’observeras attentivement, tu essayeras de retenir ce que je dis et comment je le leur dis. Il y a des habitués, et il faut les traiter avec beaucoup de respect, parce que si on leur réserve une table c’est pour une bonne raison. Est-ce que tu as des questions jusque là ?


Nina écoutait avec une attention dissipée, sa démarche désarticulée faisait traîner ses pieds sur le sol tandis qu’elle suivait mollement Nina dans la salle. Interdite de cuisine, elle l’écoutait accoudé au bar quand la cheffe surveillait ses préparations. 


  • Franchement j’suis pas sûre d’être sculptée pour le job Louise, mais je vais faire de mon mieux c’est juré craché !


Et elle cracha dans sa paume sous l’air effaré de Louise qui lui ordonna de se laver les mains dans l’évier incrusté sur le bar. Quand le doux bruit de l’eau qui coule s’arrêta, Nina dit : 

  • Quand même, on ouvre qu’un seul soir par semaine ? Et avec 4 tables ? Je vois mal comment ça peut rouler, ton affaire.

  • Tu as regardé le prix du menu Nina ? 

Elle montra avec un sourire le carton où est écrit en très petits caractères élégants, sur un papier rouge qui surpris Nina par sa douceur et son épaisseur,  un prix assourdissant qui lui fit tourner la tête.

  • Crois-moi, ça roule, et ça roule vraiment très bien. Maintenant va prendre une pause, je te montrerais la suite. Non, va pas dans la cour, va devant, ne dérange pas les filles.


Dans la cour, Zineb et Sofia sont assises autour de la table, cigarettes à la main. Zineb est nerveuse, parce que Sofia avait demandé à lui parler avec un air cérémonieux qu’elle ne lui connaissait pas. Elle regardait sa patronne, qui ne disait rien,  dont le visage devait être tourné vers le ciel, l’asphalte de ses yeux fixé sur la douceur de cette matinée d’été. De la poche de sa veste, Sofia produisit une petite boîte qui fit un bruit mate sur la table. 

  • Zineb, ça fait maintenant six mois que tu nous as rejoint, et je dois dire que tu ne m'as pas déçue. Je t’avais d’abord engagé pour ton physique, mais ton efficacité et les initiatives que t’as prises pour assurer ma protection m’ont surprises. Ouvre la boîte.

Zineb, de ses mains épaisses, ouvrit l’écrin en silence, attentive à ne pas briser la solennité du moments et profitant du regard de Sofia braquée sur elle. 

  • Ce briquet, c’est le signe que tu travaille sous mes ordres. C’est un modèle similaire au mien, regarde. Un imco, c’est une marque qui vient de mon pays, l’Autriche. Tu as du voir souvent des filles de notre organisation avec cet objet. C’est un symbole de ma reconnaissance envers ton travail, et un acte de loyauté pour toi de le porter sans peur. Dans notre milieu, ces objets servent à identifier l’allégeance de leur porteurs, et leur statut dans les différentes organisations. C’est un code pour reconnaître tes amis et tes ennemis. Pour finir, et c’est le plus important : si tu acceptes de le prendre, ça veut aussi dire que tu devras me suivre, jusqu’à la mort bien sûr.

Les mains de Zineb tremblaient légèrement contre la table, et lorsqu’elle reprit la parole, sa voix était toute mouillée d’émotion : 

  • Je ne sais pas quoi vous dire Sofia, c’est tellement d’honneur, j’ai même pas de mots pour…

  • Allez arrête-donc, pas la peine de me remercier. Au tremblement de sa voix, on pouvait voir que Sofia était émue aussi. Je suis heureuse que tu le prennes. 

Et d’un geste, Sofia s’est penchée vers Zineb pour lui serrer la main. Cet échange, pour Zineb, voulait dire deux choses. D’abord, que désormais elle ne devrait plus trembler, elle devrait se montrer digne de Sofia. Oublier comme si elles n’existaient pas les maladresses, l’anxiété, les craintes inutiles : elle sera une arme pour elle, pour toujours. Ensuite, que la culpabilité qu’elle ressentait d’aimer Sofia à son insu, qui lui faisait rêver une mort pathétique à son image, devait se mobiliser vers sa mission. Zineb se sentit mûrir d’un coup, et alors, elle plongea son regard dans celui de Sofia, sans que ses mains ne tremblent plus. 

  • Merci Sofia.

Deux mots, d’une voix dépouillée de ses peurs, d’une voix qui était vraiment la sienne, et qui firent sourire Sofia en elle-même quand elle lui rendit son regard. 

-Maintenant que tu sais ça, il faut qu’on parle de ton amie, Mélia, et de son briquet.

A ce moment de la discussion, comme s’il avait été trop tôt pour qu’elle ait lieu, une pluie torrentielle s’écroula furieusement sur Paris, un orage rageur qui dissipa le sérieux de la voix de Sofia alors qu’elle criait en rigolant à Zineb : “On se replie soldat !”. Elles sortirent par le lourd portail de fer rouge qui donnait sur la rue, et s'engouffrèrent dans la berline qui les attendait devant la porte en bois de la cour. 

Chapitre 4 : Fleur de Glycine


4- Fleur de Glycine


Louise s’empressa de fermer la baie vitrée après l’averse qui avait fait fuir Zineb et Sofia. Le soir est tombé et Louise a mis un vinyle de Mulatu Astaké sur le tourne-disque installé près de la porte-fenêtre, puis s'est appuyé contre le bar en ajustant sa cravate. C’était un sentiment qu’elle aimait, ce moment où tout était prêt, où l’ambiance feutrée du luxe avait pris la place de la chaleur habituelle de la salle comme par magie, une transformation appelée par ce rituel familier de la mise en place. Elle se sentait comme un chasseur expérimenté posant son collet avec précision, dans des gestes mille fois répétés. Elle soupira d’aise, puis son regard se posa sur Nina qui sortait du sous-sol où Louise l’avait envoyée se changer.

  • Elle est où ta cravate Nina ?

  • Ben tu crois que j’ai une tête à porter des costard moi ? C’est que ça me sert déjà bien assez le cul comme ça et maintenant tu veux que j’m’étrangle toute seule ? Ah non c’est pas humain, ça c’est vrai, me mettre la corde au cou comme ça, pour qu’au final je ressemble à un sale patron ah ça non ! Et puis…

  • Et puis quoi ? a dit Louise avec un sourire devant l’excès de Nina

  • Ben voila quoi j’lai dit j’me sens pas dans ma peau là, j’ai l’impression d’être UN commercial, UN connard qu’a rien trouver d’mieux dans sa vie que d’écraser les couilles des pauvrettes dans mon genre. J’me sens comme un sale type, voilà ! 

Louise prit Nina par les épaules, et la regarda attentivement. Elle savait ce que ressentait Nina, elle était passée par là il y a des années, et elle allait lui montrer ce qu’elle avait fait pour lutter contre ce sentiment. Elle allait refaire les mêmes gestes qui lui avaient permis d’aimer cette cravate, cette sensation d’assurance à la sentir peser contre son cou. Elle ferma délicatement le col blanc que Nina avait laissé ouvert, sorti de ses cheveux coiffé en arrière deux mèches qu’elle fit boucler avec adresse sur les joues de son apprentie, puis redressa son col et en quelques gestes expert, noua autour de son cou sa cravate. Puis elle sorti de la poche de sa chemise une petite épingle en argent surmonté d’une glycine en verre soufflée rouge pour parachever la tenue de Nina. Elle fit tourner ses épaules pour qu’elle voit son reflet dans le grand miroir argenté qui couvre le mur derrière le bar.

  • Et là, comment tu te sens ?

Nina se regarda un moment, ses pieds qui juste avant s’agitait sans cesse enfin au repos, comme ses lèvres bavardes. Puis elle dit, dans un souffle avec une voix d’enfant sage : 

  • Beaucoup mieux. Comme les filles des photos en noir et blanc du bar lesbien où j’allais petite. 

  • Le costard des patrons n’a strictement rien à voir avec le nôtre. Le porter quand on est pauvre et lesbienne c’est toute notre histoire tu sais ? Alors maintenant, poste-toi derrière le bar et regarde bien ce que je fais, d’accord ?

  • Oui cheffe !


Peu après l’exclamation de Nina, la porte du restaurant s’est ouverte. Trois clients sont arrivé, un homme avec une bouille expressive et un grand sourire enthousiaste face au plafond de glycine, et deux femmes très élégantes qui marchaient dans ses pas, cherchant comme à l'imiter, s’exclamant quand il s'exclamait, doublant ses compliments, s’empressant à sa suite. Louise les amena à leur table et les fit s’asseoir en tirant leur chaise. Elle échangea quelques mots avec eux, pour leur souhaiter la bienvenue, et Nina qui prenait des notes dans un petit calepin que Louise lui avait prêté, s’étonna de son grand sourire qu’elle ne lui avait jamais vu. Ca lui faisait un sentiment bizarre, presque douloureux, cette impression de voir Louise embourbé dans la fausseté qu’exigeait ce travail de service. Les phrases qui sonnaient toutes faites à Nina semblaient pourtant ravir les trois clients, qui la saluaient chaleureusement. Un second groupe de clients, plus bruyants, attendaient à l’entrée, et Louise d’un pas rapide, s’en alla les accueillir. Son attitude changea subtilement, et avec une voix légèrement blagueuse elle serra la main de l’homme rond et chauve dont le rire transformait l'entièreté de son visage, qui semblait s'aplatir et s’étirer.

  • Monsieur le commissaire, quel plaisir de vous recevoir à nouveau ! Moi qui craignais de vous avoir fait fuir définitivement la dernière fois !

  • Merci bien mon petit, mais ce n’est pas un peu de poivre qui va m’effrayer, même si j’espère que le menu sera moins épicé aujourd’hui ! 

Sa bonhomie et son attitude familière avec Louise firent frémir Nina, qui le trouva aussitôt répugnant, et une froide rage monta en elle, tandis qu’elle marquait en grosses lettres rageuses l’interaction dont elle avait été témoin. En guidant le commissaire et sa suite à leur table, Louise lui fit un clin d'œil et la colère de Nina retomba un peu. “C’est le jeu, c’est le jeu, c’est le jeu, c’est comme ça et puis c’est un flic, on n’y peut rien”, elle se répéta dans sa tête pendant que le commissaire s'affaissait sur sa chaise et lâchait une blague bien grasse à ses deux collègues, plus jeune que lui, qui parurent mal à l’aise. Un d’eux eut un regard d’excuse à Louise, auquel elle répondit poliment par un sourire qui disait “il n’y a pas de soucis”. Nina se sentit presque en colère contre elle, contre sa soumission envers ces gens. La porte s’ouvrit une troisième fois, et à petit pas prudent s’avancèrent deux vieilles personnes. Le vieux monsieur paraissait tremblotant et pourtant il dressait les épaules et tentait de bomber le torse. Lui et sa femme étaient vêtu dans des costumes d’un luxe surané. Nina failli devenir folle lorsqu’elle entendit le mépris suitant dans les petites phrases sèches qu’ils lancèrent à Louise, mais celle-ci, sans se départir de son sourire, n’insista pas et les conduisit immédiatement vers leur table, presque courbé pour leur tirer leur chaise, jouant au petit serviteur bossue. Louise regarda sa montre, puis l’entrée, et attendit quelques minutes. Une table restait vide. Comme le client n’arrivait pas, Louise se dirigea vers la cuisine, et le doux bruit de son affairement vient se mêler au jazz feutré qui s’échappait du tourne disque. Nina faisait des petits dessins dans son carnet en attendant. La porte s’ouvrit une nouvelle fois, et s’avança une dame d’une cinquantaine d'années, qui se mit à attendre doucement, pendant que le regard de Nina faisait des aller et retours paniqués entre elle et la cuisine. Elle aurait voulu prévenir Louise, mais elle n’avait pas le droit d’entrer dans la cuisine. La règle lui avait été abondamment expliquée à la fois par Sofia et par Louise, avec menaces et promesses de déception, respectivement. Elle respira un grand coup, se répéta dans sa tête une bonne dizaine de fois “ t’énerve pas surtout t’énerve pas ”, et se dirigea de son pas légérement chancelant vers la cliente qui s’adressa à elle d’un ton poli : 

  • Bonjour mademoiselle, je suis vraiment désolée de ce retard. Est-ce qu’il est encore possible d’entrer ? 

Surprise par la courtoisie de cette femme, Nina faillit déraper mais elle parvint à rester dans son personnage.

  • Euh oui alors je t’a… je vous conduis à votre table.

Et d’un geste ampoulé elle l’invita à la suivre, essayant de reproduire la démarche élégante de Louise qui toujours semblait danser entre les tables, ses pieds se glissant sur le parquet, elle pivotait, virevoltait, efficace et concentrée. Nina se sentait mal à son aise sur cette scène et réprima un juron.

  • Excusez-moi de vous demander ça, mais vous êtes nouvelle ici ? 

  • Euh oui ? C’est euh c’est Loui… C’est la cheffe qui me prend à l’essai, en stage on pourrait dire, pour voir si je pourrais filer un coup de pain par exemple

Nina sentis s’écailler sa façade professionnelle dont la peinture était encore fraîche et failli retomber dans son agitation habituelle,  mais la cliente se mit à rire.

  • Très bien, merci pour votre accueil dans ce cas. 

Et Nina s’en est retournée vers le bar, un peu penaude. A ce moment, Louise est sortie de la cuisine avec un grand plateau couvert d’assiette qu’elle tenait d’une main. De l'autre, elle a fait un signe élégant à la dame pour lui signaler qu’elle avait noté son arrivée. Puis elle s’est approchée de la première table, et en quelques gestes vifs a déposé les assiettes en énonçant l’intitulé du plat : 

-  Carpaccio de canard  sauce Bordeaux et betterave confites au citron. Bonne dégustation !

Pendant que Louise allait servir les autres tables, le premier client se mis à sentir son assiette et à émettre de nombreux commentaires avec des mots complexes et stupides à la fois, auxquels acquiesçaient vigoureusement ses deux suivantes, et de finir sur cette exclamation : 

  • C’est coquin en tout cas !

Et Nina eut beaucoup de mal à retenir une grimace de dégoût, qu’elle chassa le plus vite possible. Elle continua à regarder la scène. Le commissaire s’empiffrait, le coquin s’extasiait, les deux séniors machouillait leur viande. De la même manière, Louise apporta le plat, et avec la même sobriété elle dit l’énoncé : 

  • Poumon de boeuf roti dans sa crème de sang au sésame noir, poivron confit.

Dans les yeux des clients, les mêmes expressions prétentieuses, la même curiosité feinte, la même certitude d’être l’élite, d’être au-dessus des autres. Entre deux bouchés, la table du coquin étalait leur rire bourgeois comme une nuée de moucheron autour d’eux, le commissaire s’entêtait dans ses anecdotes grivoises, les deux aristocrates jetaient sur les clients autant que sur la nourriture leur regard plein de mépris. La femme seule, elle, paraissait normale, voire animée d’une passion authentique lorsqu’elle prenais des notes sur son carnet. Louise posa devant elle son dessert en annonçant : 

  • Tartelette de fleur de glycine et glace aux griottes.

La dame regarda son assiette de l'œil de la spécialiste, et lorsqu’elle prit une cuillère de son dessert, son visage se pama d’un plaisir tellement communicatif que Nina voulut, elle aussi, goûter à cette tarte. 

Les clients s’attardèrent un peu après le dessert, à part la dame qui vint régler immédiatement après avoir fini, en remerciant chaleureusement Louise. Nina en fut heureuse, mais cette petite joie disparut rapidement lorsque les autres clients vinrent régler leur note, et les voirs parler si mal, chacun dans leur registre, à Louise qui s’affairait à encaisser, à écrire les factures dans sa belle écriture, à sourire même face aux remarques déplacés du commissaire, tout cela mis Nina dans un état qu’elle n’avais jamais expérimenté. Elle avait une sensation vertigineuse, de rage et de honte primaires devant ces personnages qui vivaient dans un monde si profondément éloigné du sien qu’ils lui semblaient appartenir à d’une autre espèce. C’était une fascination écoeurante, et qui se ressent quand, une fois les tables débarrassées et les clients sortis, elle fit à Louise le compte-rendu de ses observations. Dans sa tirade fleurie d’insultes et ses descriptions imagés, elle exprima sans s’en rendre compte une tendresse envers Louise, et qui venait de cette révolte qui embrumait ses yeux. Louise lui sourit avec affection et un peu de tristesse, parce qu’elle se rappelait aussi de son indignation après son premier service dans un restaurant chic. Enfin Nina termina son monologue: 

  • A part cette dame, ils étaient tous à jeter, j’te l’dis moi ! 

  • Tu as raison tu sais. Dis-toi qu’ils sont d’une autre espèce. C’est ce que je pense, depuis que j’ai commencé à travailler dans ce milieu. Ces gens, ils vivent selon des codes et une culture totalement différents de la nôtre. Mais ce qui est drôle c’est qu'ils pensent que c’est nous, les bêtes, les faibles et les idiotes. Et ça c’est une force, il faut en jouer. Il faut les brosser dans le sens du poil et puis leur mettre à l’envers. Alors oui, je suis polie, parfaitement polie, qu’on m’insulte ou qu’on me crache à la gueule, et à la fin ils paient une addition très salée. Avec ça, je vis et je suis heureuse. Et eux, ils restent à vivre dans leur monde étroit et silencieux fait de courtoisie et de minaudage. Je trouve ça méprisable et ridicule, et je n’ai pas trouvé de meilleure façon de les insulter qu’en les faisant payer beaucoup trop chère ma petite vie de gueuse. A la fin de la journée, j’ai gagné, et eux, ils sont un peu moins humains que la veille. Les deux vieux, c’est le parfait exemple de ça. Une vie passée à dominer, dans l’ignorance de ce qui est vraiment humain, ça te prive de tout plaisir, de toute joie, de tout enthousiasme. C’est pathétique. 

Nina resta un instant silencieuse, comme s'imprégnant de la logique de Louise. 

  • Oui je comprends. Je crois qu’je n’suis pas assez maline pour ça. J’veux dire, je pense que tu as raison, mais surtout ça demande beaucoup de force de faire ça. Faut être dur comme un pot de cornichon à ouvrir. On dirait pas comme ça, et je sais que ça va te surprendre, non, te choquer, mais en fait moi je suis très sensible. J’veux dire, je n’supporte pas l’humiliation. J’me sens comme une souris dans un piège. J’me sens à nouveau toute petite…

Sa voix se brisa un peu comme un fêlure naissante dans un parquet trop de fois foulée. Puis elle remit brusquement le tapis en place pour dissimuler sa faille. 

  • Alors que toi tu es comment dire un petit rat malin qui fait semblant d’être piégé et qui repart avec le frometar !

  • Je sais que tu voulais me faire un compliment, mais le rat, c’est pas spécialement flatteur. 

  • Et pourquoi donc ? Les rats sont très malins, très astucieux, ah oui, plus d’une fois ils me l’ont mise à l’envers dans mon ancien chez-moi !

Chapitre 5 : Une cigarette


5- Une cigarette


Nina qui s'apprêtait à chanter  longuement les louanges de l’intelligence du rat, fut interrompue par un bruit sourd à la porte. Soudain sur ses gardes, elle s’approcha de l’entrée, écouta un moment le silence, puis sursauta quand une voix pâteuse étouffée par le bois de la porte le perça : 

  • C’est moi, c’est Mélia. Est-ce que Zineb est là ? 

Louise ouvrit la porte, et Mélia qui s’y était appuyée manqua de tomber dans ses bras, se releva, chancelante, et marmonna un “désolée”. 

  • Bonsoir Mélia, non Zineb n’est pas là, mais elle repassera peut-être dans la nuit. Si tu veux on peut l'appeler d’ici, pour savoir. 

Mélia acquiesça, se retenant de parler comme par peur de vomir si elle ouvrait encore la bouche, se fraya un chemin jusqu’au bar, et s’affaissa sur le tabouret, tenta de saisir le téléphone mais ses doigts engourdies n’arrivaient pas à actionner le cadran rotatif. Louise lui dit qu’elle allait s’en occuper. Elle lui servit un grand verre d’eau, et pendant que Mélia buvait, elle composa le numéro du bureau de Sofia. Après une dizaine de longues sonneries, elle raccrocha. 

  • Non, pas de réponse. Soit elles sont en route vers ici, soit elles sont sorties faire autre chose. 

  • Misère de misère. 

Elle se releva, avec beaucoup d’effort, essaya de marcher quelques pas, manqua tomber, rattrapé par l’épaule de Nina. 

  • Ben toi alors tu danse sur le cul comme on dit, t’es complètement déchiré ma pauvre, t’es fin ivre, t’es presque morte là, et puis tu pu d’la gueule c’est terrible. 

  • Nina, tais-toi un peu. Mélia est -ce que tu veux rester là à les attendre un peu ? 

  • Nan, j’veux pas déranger, c’pas graaaave. 

Les phrases ampoulées de Mélia qui avait surpris Louise deux jours plus tôt avaient fondu au contact de l’alcool, comme sa façade d’assurance et son attitude aristocratique. 

  • Allez, assieds-toi, au moins le temps de redescendre un peu, je vais pas te laisser repartir dans cet état. 

Docile, Mélia se laissa soutenir par Nina qui faisait semblant d’être écoeurée par la forte odeur d’alcool qu’elle devait dégager. Après l’avoir déposée sur une chaise près du bar, elle prit ses distances en agitant sa main devant son nez  et Louise sourit à nouveau devant son excès. Mélia posa sa joue sur le bar et parut s’endormir. 

  • Bon cheffe, qu’est-ce qu’on va faire de ça nous ? 

  • Va te coucher si tu veux, moi je vais attendre un peu avec elle, faire les comptes et le ménage. 

  • Ah non je veux rester là, j’veux voir ce qu’elle va raconter à Zineb et la tête de Sofia quand elle va voir cette loque.

  • Arrête de parler d’elle comme ça, j’te rappelle que t’étais pas si vaillante en arrivant. 

Outrée, Nina s’apprêta à répliquer, mais Mélia se mit à parler, tout en gardant les yeux fermés, comme si elle rêvait à moitié.


  • Elle a raison j’suis qu’une loque. Une ratée, une misère, ça se voit dans mes yeux non ? J’ai vu comment tu me regardais quand je suis arrivée Louise. Tu vois tout. J’avais l’impression que tu me regardais vraiment, j’ai senti ta pitié. 

Elle se releva à moitié, sortit une cigarette, l’alluma. Louise fit signe à Nina  d’aller ouvrir la porte fenêtre. Elle revint avec un cendrier et sortit aussi une cigarette, l’air ravie de pouvoir fumer dans la salle. 

-Tu vois, j’ai eu cette rancune en moi quand j’vous ai vue si droite dans vos bottes, toi et Sofia. Et même Nina, qui à l’air de s’en foutre de tout. Votre accueil m’a fait mal. J’ai pas l’habitude des paroles sincère et des regards qui refusent de me déshabiller.

Elle sembla soudain perdre le fil de sa pensée, comme si son amertume venait remuer d’autres souvenirs. 

  • D’habitude on m’emmène danser dans les boites, dans les voitures, dans les chambres d’hôtel sordide. Toujours des hommes à l’odeur forte. J’en ai besoin tu comprends, cette odeur épaisse et violente, pour cacher la mienne. Ici, elle renifle comme un sanglot épuisée, ça sent trop bon. Je me sens chez moi et ça me fait peur. L’odeur de ta cuisine me rappelle trop la mienne Louise. Quand tu m’a donné à manger, même ce repas si simple, il m’a troublé. Il y a quelque chose de moi dans cet endroit. Je pensais pas que ça serait aussi effrayant. De vous voir toutes stables et installées ici alors que je sens que.. Qu’on a ce fond commun qui fait de moi une loque. Comment tu peux être si propre sur toi, alors que moi je suis un bazar de tissu de mauvaise qualité qui s’étouffe dans sa morve. 

Si elle savait ce qui se cachait sous la belle chemise blanche de Louise, le bleu et le rouge qui marquait la peau de son cou, serré dans une cravate jusqu’à ses manchettes, la cicatrice terrifiante qu’elle portait au poignet. Si elle savait à quel point Louise lui ressemblait vraiment. Dans sa confusion, Mélia voyait juste, avec la même lucidité surprenante dont faisait preuve Louise. 

-Peut-être que tu aime ça justement, Mélia, l’idée qu’on ai la même odeur mais qu’on soit différente. C’est rassurant parfois de se dire qu’on peut partager des choses sans être les mêmes.

-M’en parle pas. Si tu savais tout ce que j’ai fait…

Un silence lourd de secret couvre la pièce. Mélia finit avec lassitude son verre d’eau avant de reprendre. 

-Tout ce que j’ai fait pour plus être moi-même. J’ai retrouvé, partout dans mes petits journaux d’enfance, l’envie d’être les autres. Je veux dire, j’ai toujours essayé d’être comme les autres. D’être normale ou justement pas normal mais comme eux pas comme moi j’ai essayé d’emprunter leurs visages et leurs expressions. Tous ces mots qui ne sont pas les miens. Quand j’ai transitionné j’ai eu l’impression de réussir à être enfin débarrassée de ça; et je suis contente parce qu’au moins je suis plus laide. Mais je suis toujours moi et je sais plus qui je suis en même temps. A force d’essayer d’être comme les autres. Les coupes de cheveux, comme ça déguise bien, j'en ai fait plein. J’ai ruiné mes cheveux à vouloir être blonde comme cette amie que j’avais et qui était si sûre d’elle, installée dans une vie de rêve. Un mec un chien j’ai eu ça aussi. J’ai été bronzée et surfeuse parce que j’étais tellement jalouse de cette lesbienne qui m’avais plaquée, je voulais lui montrer, moi aussi j’peux être cool regarde. Reprend moi Lise. Ah. Voilà ce que ca crie, pour les autres. Je voulais pas qu’elle me reprenne, je voulais être elle. Me glisser dans sa peau. J’avais cette amie, de longue date. Elle avait tant souffert, elle avait ses mains presque désarticulées par la douleur. Je m’en voulais tellement, de ne pas partager sa souffrance. J’étais sûre d’être si chanceuse de ne pas l’avoir vécue, et je me sentais misérable de vouloir être comme elle. Tu pourrais pas comprendre ça ? Elle a levé les yeux vers Louise, et on ne sait si elle y a vu ce regard sombre et fatigué qui aurait dit “je sais ce que tu ressens”. Elle a soupiré et allumé une cigarette. 

- Zineb va revenir bientôt. Avec Sofia et son beau visage. Et moi je vais les embarrasser à dire n’importe quoi. Zineb, je ne veux pas lui ressembler. On dirait que c’est méchant de dire ça, mais c’est pour ça que je l’aime autant. Je ne veux pas me fondre en elle, c’est ce qui la sauve, de moi. Mais je vais lui faire honte, je vais la faire me détester tu verras. J’arrive pas à comprendre qu’elle m’apprécie. Qu’elle ne voit pas que je lui ment. Zineb c’est une chouette fille. Tu verras…

Sur ces derniers mots, prononcés comme un soupir, elle s'endormit sur la table. Louise lui enleva la cigarette de ses mains. Elle s’apprêta à l’écraser dans le cendrier, puis, comme par lassitude, elle fuma un peu, et Nina aussi fumait pensivement, les longues tirades de Mélia ayant réussi l’exploit de lui couper la chique. 

  • Bon bè j’suis cané avec toute cette histoire. Bonne nuit. 

Elle fit une bise à Louise qui la remercia pour le service, puis partit se coucher. 

Louise repensait à la discussion avec Mélia en se demandant si elle se réveillerait bientôt. Elle avait mis une couverture sur sa silhouette recroquevillée dans la banquette. Louise soupira et éteignit sa cigarette. La porte claqua, Sofia et Zineb rentrèrent dans le restaurant. 


-Bon boulot aujourd’hui ? La voix de Louise tremblait un peu, un reste d’émotion qu’elle voulait cacher. 

- Ouais, Zineb a brillé comme d’habitude, tiens sert-lui un verre, un truc bon. 

Toute rouge et fière, Zineb a frotté ses cheveux.

-Arrêtez Sofia, c'était pas grand chose.

-Allez, t’a assuré, sois fière ! 


Louise leur a servis deux whisky. Zineb a manqué s’étouffer dessus.

-C’est fort dis donc. 

-Une grande fille comme toi, et tu sais pas boire ? Ah c’est marrant ça quand même. 

Les yeux de Zineb se sont voilés. Elle remarqua, en détournant son regard blessé de Sofia, le corps fatigué de Mélia. Elle se précipita, un peu inquiète, vers son amie.

-T’en fait pas, elle va bien, elle s’est endormie en t’attendant. 

Mélia ronflait doucement, elle gémit un instant, son visage se plissa, puis reprit le calme et la douceur qui l’animait lorsqu'elle dormait.  

  • Oh mince désolée Louise, j’savais pas qu’elle viendrait sans moi. Elle t’a pas causé de soucis ? 

  • Mais non ! 

  • Je vais la ramener chez elle si tu veux.

  • Elle peut dormir ici, j’ai encore une chambre de libre. 

La chambre qu’avait refusé Nina, trop petite et serrée pour elle. Elle avait préféré s’installer sur le canapé de la salle de pause, sous le restaurant, aussi parce que la fenêtre était plus grande et qu’elle pouvait y fumer sans s’étouffer. 


  • Ah mais je veux pas vous embêter. 

  • T’en fais pas. Tiens Sofia tu peux l’emmener ? 

  • Non vous embêtez pas, j’peux le faire ! 

  • Repose toi dis, t’a bien mérité un peu de paix. 


Sofia souleva sans effort le corps musclé de Mélia et descendit les marches derrière le bar. Zineb devant les bras de Mélia qui s’enroulèrent naturellement autour du cou de Sofia, et son visage apaisé posé sur sa poitrine, a plongé ses yeux dans son verre. Louise vit son trouble. 

  • Alors, comment c'était aujourd’hui, Sofia a dit que tu avais assuré ? 

  • Oui, c'était bien. J’laisserais personne la toucher. 

Elle dit ça d’une voix rageuse qu’on ne lui connaissait pas. Comme cette amertume remontait de loin. Elle avait l’odeur de poussière d’une grange sombre un soir d’enfer, un soir de bruit étouffé et de souvenir terrible. 

Sofia a crié de l’escalier. 

  • J’vais dormir ici aussi Louise. 

A ces mots, Zineb marmonna, bouillonnante et éteinte, un moteur essouflé dans un garage clos.

  • J’rentre chez moi, à demain. 

Et elle s'enfuit, avant que Louise puisse la rassurer. Sofia remonta. 

  • Ben alors, elle est partie Zineb.

  • Ouais tout juste. 

  • Mince, moi qui voulait encore boire un verre avec elle. 

  • Elle est bien cette petite. T’a intérêt à faire gaffe à elle.

  • Je sais bien dis donc. T’inquiète pas je vais la ménager. J’en suis contente aussi. 

Le bruit timide d’une petite averse entra par la fenêtre. Dehors il y eu un klaxon. C’était Zineb qui avait frappé des deux mains son volant avant de démarrer honteusement. 

  • Pourquoi t’a insisté pour que Mélia dorme ici ? Je croyais que tu t’en méfiais ?

  • Oui justement je m’en méfie. Je voudrais en savoir plus sur elle, et pour ça il faut qu’elle me fasse confiance tu vois ? Qu’elle pense que je l’aime bien. 

  • Et tu l'aimes bien ? 

  • C’est une amie de Zineb, j’vais y faire attention, et si elle est pas une menace, tout ira bien. Qu’est ce que tu penses d’elle toi ? 

  • Elle est instable. Et dangereuse, d’une certaine manière. Il faudrait s’arranger qu’elle soit dangereuse avec nous et pas contre nous. 

  • C’est pour ça que je vais dormir avec elle ce soir. 

Louise faillit répondre, voir s’opposer. C’était une méthode qui ne lui plaisait pas, mais c’était la méthode de Sofia, et elle marchait. Elle marchait très bien. 

  • Je vais rien lui faire, mais j’ai bien vu comme elle me regarde. Je veux que demain elle se réveille et qu’elle me voit dans son lit. 

  • T’es vraiment tordue Sofia. 

  • Je vais me coucher. Bonne nuit.

Louise soupira, puis descendit dans sa chambre, au sous-sol. Elle entendit Sofia se coucher, dans la chambre de gauche, elle regarda Nina, pelotonnée sur le canapé confortable de la salle de pause, puis elle disparut dans sa chambre. 

Chapitre 6 : Une meuf en or


6- Une meuf en or


  • Dis cheffe d’où tu connais Sofia ? 

Louise, qui buvait son café dans la cour, enleva le plastique du paquet de cigarette qu’elle avait acheté en se levant ce matin. Elle réfléchit un instant, surprise par la question de Nina qui préférait souvent parler d’elle que d’en savoir plus sur les autres. 

  • Pourquoi ça t'intéresse ? 

  • C’est qu’tu m’escagasse,  on a plus le droit de faire la conversation dans cette baraque ? 

  • J’ai rencontré Sofia il y a plusieurs années, quand je travaillais dans un autre restaurant. Et toi, comment tu es arrivée à Paris ? 

Nina eut un sourire prête à raconter son histoire épique, puis elle se retint à regret. 

  • Mais alors comment ça se fait qu’vous avez bossé ensemble ? 

  • Sofia était déjà une entrepreneuse et ses affaires marchaient bien. Elle a aimé ce que j’avais cuisiné et elle m’a proposé d’ouvrir mon restaurant. Voilà, c’est tout. Allez, raconte, comme tu es arrivée là. 

  • Tu connais un peu Marseille ? 

  • Oui, j’y ai été plusieurs fois. 

N’y tenant plus, Nina, a pris une voix pleine de mystère. 

  • J’suis née et j’ai vécu dans le pire endroit de Marseille, un quartier tellement crade que les fleurs fanent direct au printemps, tellement crade que quand tu ressors du quartier tu sens tellement la pisse que personne s’assied à côté de toi dans le métro. Là-bas j’était chez moi, j'étais connu tu vois, tout le monde me donnait l’heure et quand j’arrivais queque part les gens me craignaient, ou voulais quelques chose de moi, tu vois, et moi je leur donnais, parce que je suis comme ça, une meuf généreuse, une meuf en or, et j’avais toute sorte d’argent et de richesse que je donnais à ces pauvres gens. Et puis un jour, des jaloux, des sales types, qu'ont voulu m’enboucaner, me faire une enculerie, une couillonnade quoi et moi comme je suis bonne poire, la meuf sympa j’ai marché. C'était une fille que j’aimais bien, qui z’avaient forcé à faire ça et moi j’étais quand même pas dupe mais voila je voulais sauver la fille, alors j’ai fait genre ! J’ai fait genre je marchais, mais je voyais toute leur sale petite manigance. Donc j’ai donné plein de fric à cette fille, et puis j’ai tendu un piège à ces nazes, et je leur ai pété à la gueule, j'veux dire j'leur ai pété la gueule, et après je suis partie avec la fille, mais en fait après ils avaient un chef, un mec très sérieux, un vrai boguard tu vois, pas un gars gentil, et là j’me suis dit : la fille elle va encore être en danger, et alors j’me suis fait la malle comme on dit, pas parce que j’avais peur mais pour la protéger tu vois, j'suis comme ça moi une meuf en or. Une meuf super. 

La fierté dans sa voix qui avait rythmé l’histoire disparu un peu sur la fin. Elle s’est arrêtée un peu, l’air de réfléchir. 

  • Et après ? 

  • Ben après voilà j'suis arrivé dans cette ville horrible, et puis il m’est arrivée un truc de guedin c’est qu’en fait j’ai été arrêté par la police soit-disant pour avoir fraudé le train, soit-disant alors que j’l’avais mon ticket, juste je le trouvais plus, et qu’ils ont pas voulu me croire, alors là on sent que c’est pas pareil à la capitale y’a pas le bon sens qu’il y a, à Marseille, ça non ici tout le monde se méfie, se regarde de travers alors moi forcément avec ma gentillesse et mon honnêteté ça leur a pas plus aux flic et bim ils m’ont embarqué soit disant que j’les aurais insulté, enfin bref toute une sombre histoire d’injustice notoire et voila que j’me retrouve pour ainsi dire sans le sous, et donc voila toute l’histoire. 


  • Eh ben, quelle affaire ma pauvre. On sentait dans la voix de Louise le sourire qu’elle essayait de cacher. Et personne ne pouvait t’envoyer un peu d’argent de Marseille ? 

  • Bè non ! C’est bien le pire dans cette salle affaire - et sa voix pris un son désabusé très théâtrale- tous les bons actes que j’ai fait n’ont pas empêché qu’on me tourne le dos qu’on m’oublie. Tous les pauvres gens que j’avais aidé ne m’ont pas répondu. Ah peuchère, la misère ça fait quelque chose aux gens, et moi avé ma bonne âme, j’ai décidé de m’en sortir par moi-même. 

  • Et tu es arrivée là. 

  • Et je suis arrivée là, dans cette terrible histoire de saucisson.

Ici, sa voix changea de ton. 

  • Tu sais j’ai entendu de drôle de bruit cette nuit…

Et celle de Louise se tendit

  • Ah oui ? Quel genre de bruit ? 

  • C’est pas la première fois. Tu sais j’ai beau être myope comme une taupe, j’ai une très bonne oreille. Et ces bruits c’est bizarre. Comme un très gros rat.

  • Ah. C’est un problème, ça. 

  • Oui c’est un problème, et puis ça m’a bien fait réfléchir, que j’me rappelais ptet d’un truc que j’aurais ptet entendu quand j'étais dans la réserve, avec le saucisson et toi et Sofia à côté….

Coupant sa phrase, le bruit de la porte d’entrée qui claque, et la voix de Mélia retentit. 

  • Bien le bonjour. J’ai rapporté quelques croissants, pour vous remercier de m’avoir accueillie. 

Louise se releva, et posa sa main sur l’épaule de Nina, l’air de lui dire “on reprendra cette discussion, et on mettra les choses au clair”. Elle se dirigea vers Mélia, qui portait toujours sa robe rouge moulante, écho de ses lèvres charnue et qui coulait sur sa peau pâle et douce, décolleté juste ce qu’il faut pour voir la commissure de sa poitrine, et ses hauts talons à semelle rouge, qu’elle faisait claquer avec adresse sur le parquet de la salle. Elle se pencha légèrement vers Louise en lui tendant les croissants, et elle sentit l’odeur capiteuse de son parfum et de sa sueur. 

  • Merci beaucoup Mélia, mais vraiment c’était un plaisir. J’apprécie beaucoup Zineb, et je suis contente de pouvoir aider une de ses amies. 

  • Oui, et d’ailleurs, est ce que vous savez si elle va repasser ici ce matin ? J’aimerais la voir avant d’aller au travail. 

  • Normalement elle devrait revenir avec Sofia d’ici un quart d’heure oui. Je vous sers un café ? 

Mélia acquiesça et s’assit à la table de la cour. 

  • Tu fais quoi comme travail madame ? 

De derrière le bar, Louise lui cria

  • Laisse-la tranquille Nina ! 

  • Mais voyons ça ne me dérange pas. Je suis consultante en costume d’époque, pour divers théâtre et opéra. Et toi, jeune fille ? 

  • Déja tu peux me vouvoyer si tu vouvoie Louise ou alors tu tutoie tout le monde sinon c’est humiliant, et moi j’aime pas ça qu’on m’humilie, merde je suis jeune mais j’ai le droit à la dignité humaine non ? 

Le rire cristallin de Mélia eut l'effet sur Nina d’une caresse apaisante, et elle reprit d’une voix désarmée, un peu penaude qui n’eut malheureusement aucun effet sur sa vulgarité habituelle. 

  • Voilà, pète un coup madame c’est… voilà on est entre nous quoi…

  • Alors je vais tutoyer tout le monde maintenant, rien que pour te faire plaisir ! Et toi, que fais-tu comme travail ici ?

  • Eh ben j’suis serveuse enfin à l’essai, c’est-à-dire qu’on ne sait pas trop si ça va marcher, et j’crois que j’aime pas trop ça moi, tous ces riches gens qui viennent au restaurant. Ils me regardent toujours bizarre, à croire que je suis trop incroyable pour eux, et alors j’ai envie de leur dire : pardon, pardon d’être aussi fabuleuse, mais je suis incapable d’être tout sec et insipide que vous, souvent ça les vexe alors que c’est pourtant la vraie vérité, mais ça il ne sont pas prêt à l’entendre. 

Le rire de Louise se joignit à celui de Mélia et en rapportant le café, elle dit : 

  • Ouais je suis pas sûre que ça soit fait pour toi. 

  • Je t’avais dit jsuis pas sculpté pour le job et j’aurais beau essayer je sais pas mentir, c’est bien mon plus grand défaut ça, mon honnêteté. 

  • Oui, j’imagine que ça doit être très difficile, jeune fille.

  • Que voulez-vous…On se sent seul parfois. 

  • Je vais réfléchir à autre chose pour toi. Est-ce que tu as bien dormi Mélia ? 

Louise alluma une cigarette, le son sec de son briquet se coula dans les yeux de Mélia.

  • Très jolie briquet Louise.

  • Le tiens aussi est très beau. 

Un léger silence flotta, pendant que leur regard moqueur s’enlaçaient, et que Nina les regardait sans rien comprendre.

  • J’ai très mal dormi d’autant plus que j’ai eu l’affreuse surprise de trouver quelqu’un d’autre dans mon lit en me réveillant, imaginez ma surprise ! Une femme, dans mon lit à moi, une pauvre héterosexuelle innocente, enfin vraiment si ce n’était pour ta gentillesse, j’aurais fait un scandale.

  • Je m’excuse platement pour ce désagrément, je crois que Sofia était un peu ivre, et comme elle a l’habitude de dormir dans cette chambre, elle a dû oublier. 

  • En tout cas, je ne manquerais pas de m’expliquer avec elle ce matin !

  • Dis madame, t'as rien entendu comme bruit cette nuit ? 

La voix de Nina s’est faite sournoise, et se tournait vers Louise plus que Mélia. Celle-ci répondit avec un trouble qui les surprit toutes les deux

  • Ah non, non. Non je n’ai vraiment rien entendu.

Voyant que sa réponse ne les avait pas convaincu, elle reprit.

  • A part bien sûr pour les horribles ronflements de cette malpoli dans mon lit. C’en était tel que j’ai dû la pousser, et cela a fait un boucan terrible, vraiment. 

Louise parut soulagée par sa réponse, et Nina répondit d’une voix déçue : 

  • Ah, c’était juste ça alors…

La porte d’entrée claqua de nouveau, Sofia et Zineb rentrèrent.

  • Salut ! Tu peux nous faire un petit déjeuner Louise ? 

  • Mélia a rapporté des croissants, ça ira ou je te fais autre chose ? 

  • Des croissants c’est parfait !

  • Malheureusement, il n’y en a pas pour toi Sofia.

La voix de Mélia avait claqué, sèche et sereine à la fois, et Sofia a répondu, un sourire dans la voix, alors que Zineb, confuse s'apprêtait à gronder son amie. 

  • Ah bon ?  Et je peux savoir pourquoi ? 

  • Tu sais très bien pourquoi. 

  • Tu me tutoies maintenant ? 

  • Une personne aussi malpolie que toi ne mérite pas mon respect.

La voix de Mélia ne tremblait pas, elle parlait à Sofia sans la regarder, avec un dédain souverain. Zineb se tortillait, mal à l’aise à côté, et devant le regard furieux de Sofia, elle n’y tient plus.

  • Mélia, pourquoi tu fais ça ? Qu’est ce qu’il y a  ? 

  • Il y a que cette individue s’est glissé dans mon lit à mon insu, profitant de l’instant de faiblesse d’une pauvre femme telle que moi, et que je ne compte pas faire comme si de rien n’était. 

Et en s’adressant à Sofia :

  • Je ne suis pas une pauvre fille impressionnable que tu peux manipuler facilement. Si tu veux quelque chose de moi, un restaurant et un bouquet de fleurs seront un meilleur point de départ. 

Un silence tendu s’est déposé dans la cour comme une couche de poussière, puis Sofia a éclaté de rire. 

  • Allons bon, je sais ce que j’ai à faire maintenant. Je m’excuse, Mélia, de ne pas vous avoir traité comme la dame que vous êtes. On ne m’y reprendra pas !

Et elle fit une petite révérence, puis s’en alla dans la cuisine faire son déjeuner. Les autres attendirent qu’elle soit partie, puis la voix rigolarde de Nina souffla la poussière.

  • Ben ça alors, j’aurais jamais pensé voir Sofia se dégonfler comme ça ! T’es une sacrée bonhomme Mélia

  • Je te prierais de ne plus jamais me traiter de bonhomme, petite impertinente. 


La voix de Mélia portait comme un manteau de fourrure son exultation et elle ébouriffa les cheveux de Nina. Celle de Zineb, quand elle pu enfin parler, était troublée, entre l’angoisse de voir Sofia contrariée par son amie, et le soulagement que rien ne se fut passé entre elle et Mélia. 

  • Quand même Mélia tu y vas un peu fort non ?

  • Et tu vas prendre son parti ? Je te signale que non, je n’y suis pas allé fort, j’ai réagi avec beaucoup d’élégance au vu de la situation. 

  • Oui mais moi c’est mon boulot tu comprends ?

  • Ne t’en fais pas Zineb, Sofia n’est pas du genre à se vexer. D’ailleurs je suis sûre qu’au fond, ça lui plait tout ça. 

  • Pourquoi, c’est une sadique ? J’aurais jamais cru qu’elle était du genre à aimer se faire écraser les couilles ! 

  • Mais non, rien à voir nigaude ! Tu sais, quand tu es suffisamment puissante, les gens autour de toi ont tendance à te dire amen à tout. Je crois que ça ne lui déplait pas qu’on lui tienne tête. 

  • Ah oui ? 

Zineb s’était assise, et écoutait, à la fois intéressée et inquiète, la discussion. Louise rigola de la transparence de Zineb. 

  • Je crois qu’elle veut simplement qu’on lui parle franchement. 

  • Et bien moi je vais lui parler franchement, je trouve sa manœuvre dégoûtante !

  • Je comprends Mélia, et je m’excuse aussi. Est-ce que je peux faire quelque chose pour que tu nous pardonnes ? 

  • Je voudrais manger ici. Un soir d’ouverture. Et avec Zineb. 

Louise réfléchit un instant. 

  • Je ne peux pas faire ça. C’est impossible, je ne peux pas vous faire manger avec les autres clients.

  • Comment ça ? On est pas assez chics ?  Pas assez bien pour cet endroit ? 

  • Ça n'a rien à voir, simplement je ne peux pas. Je te propose plutôt de te servir le menu une fois que les autres clients sont partis. Est-ce que ça te va ? 

La négociation dura encore un peu, Nina parvint à se faire inviter à son tour, et elles convinrent de ce repas, dans un discussion joyeuse qui inclut Sofia lorsqu’elle revint avec des brioches perdues pour tout le monde. C’est à ce moment-là que Louise s’aperçut de ce qu’elle ressentait. Un sentiment de paix, de bonheur, qui l’avait laissé depuis si longtemps qu’elle eut du mal à l’identifier. Elle en fit le contour, en chercha le début et la fin. Elle le caressa et le goûta. Elle prit le temps de chasser la culpabilité qui la saisissait, d’être heureuse alors qu’elle ne devrait pas. Elle sourit devant les visages des autres, et seule Sofia nota ce que ce sourire avait de différent, d’important. Elle sourit à son tour, puis posa la main sur l’épaule de Zineb et de Nina, l’air satisfaite. 


Chapitre 7 : Une clown


7- Une clown


Il était dix heures ce matin-là quand s’échappa dans le restaurant les bribes d’une conversation entre Sofia et Louise. Lorsqu’on entend une discussion entre deux amies de longues dates, on est toujours surprise d’entendre de plus près leurs voix réelles. Il n’y a plus dans celle de Sofia ce parfum de séduction subtil qui fait son charisme et naître l’adoration dans les yeux des filles qui la suivent, ne reste que le tranchant de son efficacité qui lui donne un air presque brutal. Il ne servait à rien de chercher à séduire Louise, et celle-ci avait laissé tomber sans pudeur le voile de gentillesse qui habillait l’attention discrète qu’elle offraient aux jeunes, et le carcan de velours qu’elle réservait aux clients. Sofia n’avait pas besoin de gentillesse. Un lien indéfectible ne s’étiole pas à des paroles trop franches, où au froid apparents de phrases efficaces. 


  • Je me demande ce qu’il s’est passé pour que le resto se transforme en arche de Noé. C’est pas un refuge ici, Louise. 

  • Je suis bien d’accord, mais tout va bien non ? Les affaires roulent, l’argent rentre, les secrets sont bien gardés, et on s’amuse. Y’a rien de mal à ça. 

  • J’te l’accorde pour l'instant, tout va bien. Mais quelque chose me dit que ça va pas durer. Déjà y’a Mélia. 

  • J’la trouve super personnellement. 

  • Oui moi aussi c’est très bien, elle est drôle, intelligente, attachante et jolie avec ça. Mais y’a qu’elle prêche pour une autre paroisse et c’est un problème tu le sais très bien. 

  • J’entend, mais quoi faire ? C’est l’amie de Zineb, on lui fait confiance non ? Je vois pas pourquoi elle chercherait les emmerdes. 

  • Donc ton plan c’est de faire que Zineb soit garante de son amie ? Ça peut marcher, dans une certaine mesure. Mais on ne sait rien d’elle, ni de ce qu’elle fait dans son organisation. Par contre on sait qu’ils rigolent pas là-bas. 

  • On n’a pas de problème particulier avec les Colibri, si ? 

  • Non, enfin pas encore. C’est le problème. Si un moment ça déconne, y’a une fille de chez eux qui connait Rouge Glycine. Alors comment on fait hein ? Et puis on connait pas son grade. Ca s’trouve elle est pas n'importe qui là-bas. Et si jamais elle se brouille avec Zineb et qu’il lui vient l’idée de se venger ? 

  • On sera baisées. 

  • Donc faut qu’on en sache plus. On peut pas se contenter de rester sur un “ça devrait aller”. Je veux des certitudes ou au moins des garanties. Et c’est toi qui va me les trouver. 

  • Ça va, je peux faire ça. 

  • Mais fais ça discrètement. Vu comme elle peut monter sur ses grands chevaux en moins de deux, faut pas l’inquiéter compris ? 

  • Ouais j’en suis bien consciente. Elle m’a à la bonne, j’vais essayer de sonder petit à petit. 

  • Voila. Pour l’instant on est pas pressée.

Sofia soupira, descendit d’un trait son expresso, alluma une cigarette, et souffla la fumée qui se désagrègea en grimpant aux murs des immeubles qui encadrent la cour. 

  • Maintenant y’a Nina. Et crois moi ou non, mais au final elle m’inquiète plus que Mélia. 

Louise souria.

  • Elle a bon fond pourtant. 

  • Oui, oui pareil que Mélia, je l’adore elle est très marrante, mais enfin c’est une tarée. Je sais pas si on peut lui faire confiance. Elle me donne l’impression qu’elle peut faire n’importe quoi, n’importe quand. 

  • Oui, je te rejoint là dessus. Elle est instable et incontrôlable. 

  • Alors on fait quoi avec une fille comme ça ? Moi j’suis dépassée avec elle. 

  • Moi mon avis, c’est de lui donner envie qu’on ai confiance en elle. 

  • Parle plus clairement. 

  • C’est une gamine. Elle a besoin de liberté et de responsabilité à la fois. D’être fière de trainer avec nous. Quand elle a fait le service, elle s’est tenue, elle a fait attention. Parce qu’elle voulait pas me décevoir. Voilà ce qu’on veut conserver : son désir de ne pas nous décevoir. 

  • Et comment on fait ça ? Parce que compte pas sur moi pour draguer une gamine de 18 ans. 

  • On lui donne des responsabilités, un poste qu’elle est capable de faire, et dans l’idéal qu’elle va aimer. Un truc qui met ses compétences particulières au travail. 

  • C’est bien ça le problème. C’est quoi ses compétences particulières ? 

Louise réfléchit un instant pendant que Sofia souriait en repensant aux dernières bêtises de Nina - elle avait adopté un rat, qu’elle avait appelé Mino et dissimulé pendant deux jours avant que Mélia ne tombe dessus. Celle-ci, effrayée, l’avait alors décapité de son talon devant Nina qui s’était mise à hurler dans une détresse absolument comique. Elle avait alors tenu un réquisitoire féroce contre la chaussure de Mélia, avant de s'effondrer en larmes. Alors elles l’avaient toutes consolées, et Mélia pour s’excuser lui avait promis de lui offrir un post à cassette pour écouter sa musique, ce qui l’avait immédiatement déridée. 

  • Je vois plusieurs possibilités. Je te les donne une par une et tu me dis ce que t’en pense. On peut essayer de canaliser son énergie débordante dans une tâche épuisante mais qui lui plaira, genre livreuse à vélo. Y’a toujours besoin de livreuse non ?

  • Impossible, l’idée principale c’est d’être discrète et j’la vois prendre une embrouille dès la première occasion, avec n’importe qui, même un flic elle serait capable d’essayer d’lui casser la gueule. Et puis t’imagine le désastre à vélo ? Elle tuera un piéton dès son premier jours j’te le garantis. 

  • Oui t’a pas tort. Bon, le labo c’est hors de question, niveau maladresse elle m’a déja cassé une bonne dizaine d’assiette alors les fioles c’est même pas envisageable. Peut-être rester au standard et prendre les commandes, orienter les clients vers les maisons, passer les appels ? 

  • C’est mort, elle tient pas assise dix minutes sur une chaise, j’vais pas l’y coller toute la journée. “C’est pas humain ça” comme elle dirait. 

  • Elle pourrait faire guetteuse devant une des maisons ? 

  • Ça peut se faire, mais enfin si on peut éviter de la mettre devant chez nous, j’veux pas dire que ça ferait mauvaise presse, mais…

  • Mais un peu quand même. Bon j’ai plus que deux idées. J’me dis, elles ont tendance à se faire chier les filles, à attendre toute la nuit non ? 

  • Ouais, les soirs de creux. Y’a la télé hein, mais bon…

  • Mon idée c’est qu’on la colle dans une maison, elle apporte le café, l’eau, les capotes, insulte les clients s’ils font chier, et puis distrait les filles si elles s’ennuient. 

  • On l’engage comme clown au final. Ben tu sais quoi ça lui va très bien. Et puis c’est une bonne idée. C’est dans l’air du temps que de faire attention à la psychologie de ses collaborateurs, j’ai entendu ça à la radio. 

Elles se mirent à rire, Sofia moitié en s’étouffant dans la fumée. Louise  soupira et alluma une cigarette

  • Ben quoi tu t’es remise à fumer maintenant ? 

  • A force d’avoir du monde tout le temps c’est comme si je fumais de toute manière, autant s’y remettre. 

  • T’a bien raison, merde t’a le droit de kiffer aussi. J’suis contente de te voir si détendue. Et notre amie secrète, elle en pense quoi de tout ça ? 



Chapitre 8: Bonjour l'abondance


8- Bonjour l'abondance


Elise s'apprêtait à répondre quand Nina poussa la porte avec fracas, et d’une voix forte dans laquelle exultait son accent marseillais, elle cria : 

  • Bien le bonjour mes dames ! Sortez les pastis, j’ai gagné au loto ! 

Et elle marcha triomphalement vers la terrasse, puis fit une paire de révérence devant Louise et Sofia. 

  • Fini la crise, bonjours l’abondance, je vous remercie bien de votre charité chrétienne dorénavant je paierais moi-même cigarettes et saucissons. 

Sofia ricana et dit : 

  • Mais assoyez-vous donc, chère duchesse. Racontez-nous tout.

  • Ah mais je vois qu’on peut acheter votre respect pour pas cher, cagole ! Eh bien figurez-vous qu’en allant acheter le journal pour notre bonne mère ici présente, il m’arriva sur le coin du nez l’envie de gratter un ticket avec la petite monnaie qu’il restait.

  • Je peux l’avoir, mon journal ? 

  • Bien sûr, pauvre miséreuse. Toujours est-il que je grattis le ticket et me rendu alors compte de ma victoire, ce faisan, et pas l’oiseau si vous voyez ce que je veux dire, je suis désormais riche. 

  • Mais dites-nous duchesse, combien avez-vous gagné ? 

  • Ah mais je déteste parler d’argent, c’est vulgaire, c’est réservé aux petites gens. Nina marqua une pause. Mais puisque vous insistez je vais vous le dire, ma fortune s’élève à pas moins de 50 francs, eh oui madame, eh oui ! 

Sofia n’y tint plus, éclata de rire. Louise, qui parvint à garder son sérieux, prit le relai. 

  • Oh madame, 50 francs, rien de moins ! 

  • Mais oui, pensez au nombre de clopes que je vais pouvoir  m’offrir !

  • Je vous en supplie dites moi, combien ? 

  • Eh bien c’est simple, à 1 franc 50 le paquet puisque ces odieux, ces salauds nous ont augmenté les prix, et pour 20 clopes par paquet, cela fait tout bonnement….

Elle se battait dans sa petite tête échevelée et rouge du plaisir de son discours, pour faire son calcul. 

  • Je pose 1, je retiens 5, je subdivise par la somme des cours de la bourse….

  • Je n’y tiens plus dites moi ! 

Des gouttes de sueurs commencèrent à perler de son front et voyant que sa confusion gachait son plaisir, elle cria: 

  • Eh bien assez de clope pour au moins trois jours, et ça ce n’est pas mal vous en conviendront ! 

Elle respira un grand coup, et sembla se calmer un peu, épuisée par l’effort. 

  • D’ailleurs Louise, dans le journal, j’ai comme qui dirais remarqué qu’un de nos clients faisait les gros titres. 

D’un air faussement distrait et faisant mine de lire les pages cultures, Louise répondit à peine. 

  • Ah oui ? 

  • Oui, le critique insupportable, il aurait disparu depuis quelques jours, sans nouvelles, tristesse de la femme, hommage du journal, perplexité de la police. Etonnant, n’est ce pas ? 

  • Oui c’est étonnant, je suis d’accord avec toi. 

Sofia avait terminé de reprendre ses esprits, et dissipa la discussion. 

  • Bon, trève de plaisanterie. Malgré cette fortune, t'as encore besoin d’un travail, j’me trompe ? 

  • Oui, mes services sont encore à vendre, mais profitez-en tant qu’il est encore temps !

  • Oui très bien, j’ai un boulot pour toi, qui devrait t’aller mieux que l’autre. 

  • Vous voulez dire que…

  • Oui, t’es sculptée pour le job. Je dirais même qu’il est sur mesure, une occasion à ne pas manquer.

Et elle s'éloigna doucement vers la sortie en la caressant dans le sens du poil pendant que Louise lisait son journal. 


Quelques heures plus tard, on entendit la porte claquer derrière Zineb et son pas tourner mollement dans la salle, déboussolée de n’y trouver personne. Louise, alertée par le bruit, remonta rapidement du sous-sol pour aller l'accueillir.


  • Salut Louise ! Je suis en repos aujourd’hui, mais je me suis dit que je pouvais venir te voir un peu, si ça te dérange pas ? 

Zineb s’enhardissait de jour en jour  depuis que Sofia lui avait confié la marque de sa reconnaissance, et elle dégainait son briquet à toute occasion, mais sa voix portait toujours, en fin de phrase, cette hésitation qui mettrait du temps à se résorber, ou peut-être ornerait-elle toujours sa voix comme une cicatrice sur le visage, et participerait de son charme. 

  • Au contraire, tu tombes bien, j’avais prévu de te faire venir. 

  • Ah bon ? Pourquoi ? 


D’un geste, Louise l’invita à s'asseoir sur la table de la cour. 


  • Je voulais te parler de quelque chose. Sofia a du te le dire, mais on a quelques  inquiétudes concernant Mélia. 

Zineb se tortilla sur sa chaise

  • Oui, enfin je sais pas. C’est mon amie. Je ne pense pas qu’elle soit dangereuse pour nous.

  • Je comprends. Et je partage ce sentiment. J’apprécie Mélia, vraiment. Mais dans notre travail, on ne peut pas se permettre de laisser de côté un doute. Ça finit toujours mal. Alors je voudrais que tu me raconte ce que tu sais sur elle. 

  • Je sais pas, je sais pas ce que je pourrais vous dire….

  • Je sais que c’est désagréable. Alors on va en parler comme deux amies qui discutent d’une troisième pote, et qui s’inquiètent pour elle. 

  • Et pas d’elle. 

  • Oui voila. Comment tu l'as rencontré ? 

  • C’est toute une histoire…

  • On a tout le temps. 

  • Oui c’est vrai. Alors je commence. 

Elle s’est assise plus confortablement sur sa chaise. 

  • C’était au moment où je venais d’arriver à Paris, y’a trois ans. J'étais venu, tu sais je t’en ai déjà parlé…

Louise lui fit signe de continuer. 

  • J’était venue pour devenir une femme. Je connaissais rien à tout ça, mais je sentais, confusément, que dans tous les cas je pourrais rien faire en restant dans ma campagne. Et puis je pouvais pas y rester de toute manière. Alors je suis venue à Paris. J’avais un peu d’argent de côté, alors j’ai cherché un hôtel….Désolée je…je sais pas par où commencer alors je dis n’importe quoi…

  • Continue. Tu commences par le début, c’est bien, et puis ça m'intéresse aussi de savoir tout ça. On est amies non ? 

Zineb a rougit. 

  • Oui, oui, pardon. Alors j’ai cherché un hôtel, c’était trop cher, et je savais pas quoi faire. On m’a dit qu’à Pigalle c’était pas cher, mais mal famé. J’avais pas trop le choix, et j’y suis allée. Un hôtel pas cher du tout. 

  • J’imagine le genre de l’hôtel. 

  • Oui, un bordel quoi. La maquerelle était une vieille dame qui venait aussi de la campagne. Elle m’a pris sous son aile comme on dit. La chambre était très petite mais on voyait les toits, je sais pas ça m’a plu, et puis j’avais pas le choix. Le soir, je descendais marcher dans les rues. Une fois que je parlais à une fille, elle me disait qu’avant c’était un maquereau, puis qu’elle s’était faite baladeuse, c’est comme ça qu’elle se présentait. Elle était très rigolote, et gentille, alors je lui ai expliqué ce que je voulais faire. C’est là qu’elle m’a parlé de l’association du syndrome de Benjamin. 

  • Ah tu es passée par l’ASB ? Tu as eu de la chance. 

  • Oui beaucoup de chance. Tu connais ? Tu y es déjà allé ? 

  • J’ai suivi leurs actions. Mais j’aimais pas l’idée de syndrome, ou plutôt ça ne me concernait pas. J'étais déjà une fille quand elles se sont organisées en 1994. Et je commençais à travailler avec Sofia à ce moment-là donc j’avais d’autres choses à faire. Mais on en discutera une autre fois, reprend

  • Donc un jour j’ai été à la permanence de l’ASB, j’avais plein de question sur les docteurs, les opérations, les mensonges qu’il fallait dire pour que tout se passe bien.  En franchissant cette porte j’ai eu pour la première fois de ma viela certitude d’avancer sur la bonne voie. D’arrêter de regarder le train, mais d’y monter vraiment, tu vois ? L’impression de commencer ma vie. J’avais jamais eu cette impression, d’être moi-même. Mes parents…Il voulait que je sois comme eux. Que je sois, je sais pas, que je sois un bon paysan français si tu vois ce que je veux dire. Ils comprenaient pas, sans être méchants. Je voulais plus perdre de temps. Donc je suis allé à la permanence et c’est là que j’ai rencontré Mélia. Et ma certitude, elle s’est confirmée.

  • Parle-moi d’elle. 

  • Elle était…Elle était flamboyante. Comme personne que j’avais rencontré, et pourtant dans les rues de Pigalle il y en a, des filles flamboyantes. Elle était assise dans un fauteuil de la permanence comme si l’endroit lui appartenait. On aurait dit qu’elle connaissait tout le monde. Elle marchait avec élégance sur des talons très hauts. Elle m’a remarqué parce que…

  • Parce qu’avec ton gabarit, difficile de pas te remarquer.

  • Voila. Elle avait l’air heureuse de voir une fille nouvelle. Elle m’a fait la bise, et elle s’est mise à me parler, à me raconter son histoire. C’est tout.

Un silence traversa la cour, mais Zineb ne reprit pas. Elle alluma une cigarette et poussa un petit soupir discret. Louise lui sourit. 

  • Tu sais bien qu’il faut que tu m’en dise plus. 

  • Il faut, vraiment ? Je veux dire, Mélia c’est pas une personne mauvaise, et puis elle vous aime bien, non ? Donc pourquoi elle voudrait vous poser problème ? 

  • C’est pas Mélia qui m’inquiète, mais les gens pour qui elle travaille. Je ne pense pas qu’elle veut nous faire des ennuis, mais elle pourrait parler de nous. De nos affaires. Ou alors les gens avec qui elle travaillent, ils pourraient se poser des questions sur ses fréquentations, ses occupations. Ils pourraient douter d’elle, et tomber sur nous. Donc c’est bon pour tout le monde, qu’on en parle. Pour nous, pour Mélia. Pour toi. 

  • Elle m’a jamais rien dit sur son travail. Elle donne l’impression d’être bavarde, de pas réfléchir à ce qu’elle dit, mais en fait elle est très maline. Elle garde une couche de contrôle sous ses vêtements. C’est pour ça que…

  • Tu es son amie. Et tu débutes. Tu ne sais pas les risques que ça nous fait courir. Raconte moi votre rencontre. 

Louise devait s’en vouloir d’avoir parlé un peu brusquement, mais la voix de Zineb montra qu’elle avait compris. 

  • Bon…Elle s’est intéressée à moi. Pas à ma vie ou à mon passé, plutôt à mes avis, à mes suggestions. Elle m’a fait confiance. C’était la première fois, tu sais. Qu’on me faisait confiance. Qu’on me faisait penser que mon avis pouvait compter. Elle me parlait, elle, de sa vie. De ses mecs, de ses histoires de cœur. J’ai découvert qu’elle était très triste. Très amoureuse. Très dépendante et donc très jalouse. 

  • Dépendante de qui ? C’est important. 

  • C’est que c’est vraiment personnel…

  • Tu me fais confiance ? Si elle est dépendante de quelqu’un, elle peut parler. Elle peut parler de nous à ce mec, ou alors on peut la faire chanter. Ça ouvre un horizon de risque, tu comprends ?

Zineb poussa un long soupir. Elle s’essuya le front, et ralluma une cigarette. 

  • A cette époque, c’était un type vraiment horrible. Un mac de Belleville, un nul, qui était dans des petites magouilles, rien de sérieux. Je le détestais. Il lui faisait des trucs terribles, il était violent. Malsain. C’est…c’est à ce moment là que j’ai compris. Que j’ai compris que je pouvais faire quelque chose de tous ces muscles de paysanne qui me restaient, dont j’arrivais pas à me débarrasser malgré les hormones. 

Pudiquement, elle baissa les yeux. 

  • T’a fais quoi ? 

  • Je m’en suis occupée. Et c’est à partir de là qu’on est devenues vraiment amies avec Mélia.

  • Et aujourd’hui ? 

  • Aujourd’hui quoi ? 

  • Elle a quelqu’un aujourd’hui ? 

  • Non…Non elle est seule. Je crois…

  • T’es pas sure ? 

  • Non, depuis qu’elle vient ici, on se voit moins toutes les deux. 

  • Il faudrait que tu essayes de savoir. 

  • D’accord, si tu penses que c’est vraiment utile. Mais voilà, il faut que ce soit un secret. Que tu en parle à personne, sinon je sais pas ce que je ferai. 

  • C’est promis. Une dernière chose. Tu sais ce qu’elle fait exactement, dans son travail ?

  • Elle m’en a jamais parlé. Je sais pas. 

Zineb se tortillait sur sa chaise. Louise dû cacher le sourire qui lui vint tant Zineb était transparente. 

  • Oui d’accord. Mais tu as une idée ? Tu la connais bien, et tu es loin d’être bête. Ça m'aiderait vraiment. Et Sofia aussi.

Louise gardait pour la fin le mot magique, et Zineb, se sentant lié par son serment, se redressa un peu sur sa chaise. 

  • Bon d’accord, mais alors je ne suis vraiment pas sûre. C’est plus une petite idée qu’une vérité, tu comprends ? Un soir, on s’était retrouvées dans un bar. Elle avait terminé le travail plus tard que prévu, elle était en retard à notre rendez-vous, et elle déteste ça, être en retard. Alors je sais pas elle a dû oublier de se changer, ou quelque chose. Elle était toute excitée, contente. Elle m’a payé des verres, et tout. C’est ce soir-là que j’ai remarqué qu’elle avait un nouveau briquet.

Zineb hésitait, elle se perdait dans des chemins de détails. Elle n’osait rien dire. Elle avait peur, et pour la première fois, assise dans cet endroit qu’elle aimait tant, elle ne se sentait pas chez elle. Louise posa sa main sur son bras. 

  • Tu n’es pas obligée de poursuivre Zineb. Tu m’a déjà dit beaucoup de choses, et je pourrais continuer mes recherches. Je suis consciente que ce n’est pas évident ce que je t’ai demandé. Je pense que Sofia comprendra tes réserves. 

Zineb arrêta de trembler, tourna et retourna son briquet dans ses mains, pendant que Louise se relevait et faisait mine de débarrasser leurs tasses de café et le cendrier. 

  • Louise ? 

  • Vraiment tu n’es pas obligée Zineb, t’en fais pas. 

  • Non, je vais te dire. Mais il faut que tu me promette qu’elle ne risquera rien. 

  • Je ferais tout pour garantir la sécurité de Mélia, quoi que tu me dise. 

Zineb parut se contenter de cette réponse dont elle n’avait pas pleinement compris le caractère vague et incertain, toute à son trouble et à son désir de répondre aux demandes de sa cheffe.

  • Ce soir-là, il y avait quelque chose de bizarre, sur le bas de son manteau. Tu sais comme elle aime porter des grands manteaux, des robes longues. Elle dit qu’elle n’aime pas ses jambes. Il y avait des tâches. Je pensais que c’était de la boue au début…

  • Mais ce n’était pas de la boue.

  • Non. Et après j’ai regardé ses mains. Il y avait des traces noires, dans le creux, entre le pouce et l’index. Beaucoup plus tard, quand j’ai commencé le boulot avec Sofia j’ai compris ce que c’était. 

  • Des dépôts de poudre. 

Zineb s’est reposée sur sa chaise, comme épuisée de la trahison qu’elle venait de réaliser. Louise s’est approchée d’elle et l’a prise dans ses bras. Zineb sursauta dans sa surprise, puis se détendit. L’étreinte de Louise avait ce pouvoir, de consoler n’importe quelle blessure. 

  • Merci Zineb. Ne t’inquiète de rien. 


Elles continuèrent de parler encore un peu, de l’ASB, des sentiments de Zineb pour Sofia. Quand Zineb voulut interroger Louise sur sa vie, son passé, ses liens avec Sofia, celle-ci sourit et s’apprêta à répondre quand le bipeur de Zineb sonna. Elle se leva.

  • Faut que j’y aille, y’a un problème à la maison.